Un large extrait de ce texte est reproduit à la page 26 de « Québec imaginaire et Canada réel » de Hervé Fischer, livre publié aux éditions VLB.
L’acte de création est-il un acte qui s’accomplit dans une métadimension où le temps et l’espace deviennent les matériaux de construction du créateur, ce dernier se distinguant du commun des mortels en ce qu’il vit dans un monde plus complexe et plus fécond où ses créatures cohabitent avec celles du réel ?
Cela expliquerait pourquoi les artistes sont si mal à l’aise dans un réel dépouillé de toute poésie. Probablement la raison pour laquelle Michel Tremblay et Robert Lepage ont reproché au projet indépendantiste de ne plus avoir de dimension onirique. Qui ne se souvient pas de la pureté des émotions soulevées lors des spectacles des Séguin, d’Harmonium, de Félix Leclerc et de Gilles Vigneault ? Et que dire de la folie de Raoul Duguay qui chantait l’Abitibi ? Nous étions touchés en plein cœur. Tel un hologramme, notre avenir se dessinait à l’intérieur de nous, nous le touchions presque, il était possible. Les poètes avaient alors un énorme pouvoir d’évocation auprès de la population. Ils nous révélaient notre Québec imaginaire à nous.
Le départ de grands leaders qui incarnaient une certaine vision mythique du pays et leur remplacement par des technocrates portant uniquement les valeurs de la postmodernité, aurait-il accéléré ce désenchantement des artistes qui vivent essentiellement dans un monde décloisonné où tout est possible puisque le réel cohabite avec le rêve ; la perte du rêve ne nous laissant plus alors que le réel pour partage, un monde où la consommation domine, les économistes y ayant remplacé les poètes ?
Comment remédier à ce désengagement des esprits les plus innovateurs et créatifs des principaux débats ? Comment réinventer le monde sans eux ? De nouveaux mythes fondateurs remplaceront-ils les anciens ? Que fait-on avec nos vieux mythes de liberté, ceux dont nous portons encore les artefacts en nous ? Notre Québec réel, composé de ces mythes et artefacts, peut-il engendrer un nouveau Québec imaginaire ? N’est-ce pas plutôt de l’imaginaire que naît le réel ? Le pays pourrait-il se construire sans l’intercession des poètes, sans se nourrir constamment au rêve ?
Et si, alternativement, le rêve engendrait le réel et le réel, le rêve, comme une succession de pas en avant nous rapprochant irrémédiablement du pays ; si nos enfants, bien réels, portaient tout simplement en eux le germe du Québec imaginaire, un embryon qu’on ne peut encore nommer, ne connaissant pas son genre. Il faudrait alors les écouter attentivement pour découvrir ce Québec imaginaire.
Laissons donc nos enfants nous parler de leurs rêves et de leur vision de l’avenir, du Québec dans lequel ils veulent vivre et élever leurs enfants. Ils ont la force, l’intelligence, le courage et la ténacité pour construire ce pays. Donnons-leur notre appui et mettons à leur disposition toutes les ressources nécessaires pour faire du Québec une terre de justice, de partage et de liberté. Permettons à leurs rêves de devenir réalité, puisque c’est de leur imaginaire que surgira le pays réel dans lequel ils voudront vivre. Le Québec imaginaire, il le porte en eux. Ils lui donneront bien un nom !
Louis Lapointe

