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Penser le Québec
Ce que dit celui qui est fatigué de rire
Réflexions mi-ludiques sur le rapport entre l’humour, le comique et l’Histoire
Dominic Desroches
Collaboration spéciale
lundi 15 décembre 2008


« Que les gens sont absurdes ! Ils ne se servent jamais des libertés qu’ils possèdent, mais réclament celles qu’ils ne possèdent pas ; ils ont la liberté de penser, ils exigent la liberté de parole »

Kierkegaard

***

Nous assistons à tous les soirs sans exception à la diffusion d’une pléiade d’émissions humoristiques et comiques. Celles-ci prennent des expressions variées : bandes dessinées, drôles de vidéos, images tirées de phénomènes insolites et inimitables, extraits du Festival de l’humour, «  bloopers » (actes manqués ou gestes stupides filmés en direct), capsules divertissantes, marionnettes parlantes sous toutes ses formes, images provenant de caméras cachées, sketchs, clins d’œil, etc. Si nous observons le jour les caricatures dans nos journaux, nous les retrouvons toutes, comme si cela n’était pas assez, le soir à la télévision. Ici, on aime rire. Certains rient même à temps plein.

Or si l’humour est partout présent chez nous, du lundi matin au dimanche soir, on peut se demander à bon droit (et de manière mi-ludique) ce qu’est le comique dans son rapport avec l’humour et l’Histoire. En se posant cette question peu habituelle, a fortiori à partir du Québec, j’aborde un sujet devenu tabou avec le temps, c’est-à-dire qu’un puissant non-dit entoure la place immense qu’occupe l’humour dans la culture québécoise. Critiquer, dénoncer ou rire de l’humour dans le grand Québec post-révolution tranquille, c’est être snob, intellectuel, réactionnaire, probablement… de droite.

Dans ce texte, je tenterai, avec l’aide de Kierkegaard d’abord, de comprendre le phénomène de l’humour, de le distinguer du comique ensuite, et de le situer enfin dans le cadre plus large de la question politique québécoise. Mais n’est-ce pas là un projet trop ambitieux, demanderont certains ? La réponse est non, car il suffit de lier le nécessaire et ne pas prendre au sérieux une question impertinente pour la majorité de nos concitoyens. Notre réflexion sera modérée et dénuée de tout vocabulaire difficile afin de ne pas chatouiller encore davantage les écorchés, c’est-à-dire les lecteurs passionnés à l’épiderme national sensible.

Sur l’importance démesurée de l’humour au Québec / De la nécessité de le reconnaître et de le récompenser

On reconnaîtra d’abord - et cela peu importe notre couleur politique - que l’humour est omniprésent chez nous et qu’il joue presque le rôle que Dieu jouait en 1950. Il est si important, dans nos maisons et nos nouveaux condominiums, que nous possédions dans la métropole notre festival national et notre musée. Le monde entier peut reconnaître notre passion pour le rire, le petit comme le grand.

Mais ce n’est pas tout : l’humour est si important que nous devons même le récompenser. Au début de chaque printemps, en effet, nous assistons à la remise des Olivier, qui est la remise annuelle de statuettes (sur le modèle américain des Oscar) décernées aux meilleurs humoristes québécois. À chaque année ou presque, ce gala suscite un débat sur la place de l’humour dans le paysage culturel. Si ce n’est pas la critique culturelle Denise Bombardier qui rappelle le piètre langage parlé par ces « artistes » nouveaux, ce sont les humoristes eux-mêmes qui, avant d’être attaqués par ceux qu’ils considèrent de l’arrière-garde, prennent la plume pour se défendre (voir par exemple la lettre de « frappes préventives » que Guy Nantel avait publiée, il n’y a pas si longtemps, dans la Presse). Or, avant de traiter de la question québécoise pour elle-même, peut-être convient-il de se demander ce qu’est l’humour ? Les humoristes riches en gags savent-ils seulement ce que le mot humour signifie ?

Qu’est-ce que l’humour ?

Le mot humour, qui proviendrait du mot humeur, nous rappelle le dictionnaire Robert, caractérise une forme d’esprit qui présente la réalité au moyen de ses aspects plaisants ou insolites. Si cela est clair, l’humour apparaît comme un biais, une lecture du monde, nous n’en savons pas beaucoup plus sur ce qu’est l’humour ni sur ce qu’il manifeste. Pour nous aider à répondre à la question, je présenterai la topologie de l’existence proposée par le penseur danois Søren Kierkegaard car celle-ci nous donne des critères pour saisir l’humour. Dans ses textes pseudonymes, Kierkegaard concevait la vie comme un chemin ponctué de trois étapes : l’esthétique, l’éthique et le religieux. Ces étapes sont des modes d’interprétation de l’existence ou des conceptions de la vie.

La manière esthétique d’exister consiste d’abord à vivre au présent, sans engagement réel, en recherchant toujours des possibilités de jouissance et de plaisir. Ce type de vie festif, pensons aux soirées de conquête du séducteur, apparaît instable et insatisfaisant, car il est difficile de toujours être dans la peau d’un personnage, dans un rôle, sans enracinement, sans continuité avec la vie. La seconde manière de vivre, l’éthique, consiste à accomplir ses devoirs ou ses obligations en se mariant et en occupant un emploi dans la sphère sociale. Contrairement à l’esthétique, la vie morale est stable et sécuritaire puisqu’elle repose sur la continuité de la vie résultant des obligations et des normes. L’interprétation religieuse de l’existence, le stade le plus difficile à réaliser, consiste enfin à découvrir, dans la souffrance et la solitude, une vérité indicible, celle qui nous apprend que Dieu est infini. La vie religieuse implique l’épreuve, c’est-à-dire le défi posé par Dieu au croyant qui justifie la rencontre tant espérée avec le Tout autre.

L’humour est un usage spirituel du langage

Or, le génie de Kierkegaard est de remarquer que c’est notre usage du langage qui explique notre rapport à la vie et la possibilité de changer de conception du monde. En effet, entre l’esthétique et l’éthique se trouve l’ironie. Qu’est-ce que l’ironie sinon un usage biaisé du langage ? L’ironiste, c’est la personne qui dit le contraire de ce qu’elle pense, celle qui veut faire entendre le contraire de ce qu’elle dit. Elle passe un message par l’indirect, par le contraire. Une fois la personne capable de faire de l’ironie et de faire entendre un message, pense Kierkegaard, elle peut vouloir se choisir et faire le saut dans la vie sociale.

Et entre la vie éthique et la vie religieuse se trouve l’humour. Qu’est-ce que l’humour ? L’humour est caractérisé selon le penseur danois par le fait que l’être humain est, tôt ou tard, confronté aux limites du langage, entre autres lorsque vient le temps de nommer l’absolu, de dire Dieu. L’humour, c’est l’usage du langage qui rappelle notre finitude face à Dieu. Capable de prendre une distance avec le langage, l’humoriste sait qu’il existe une contradiction au cœur de la vie humaine qui n’entre pas dans les mots. L’humour garde une possibilité de dissimulation, un secret. Est donc humoriste la personne qui, par les mots, sait montrer la limite de sa propre situation, rire, tout en gardant l’essentiel pour elle. On ne peut pas faire de l’humour véritable sans savoir cela. On le voit, nous les Québécois : l’humour est une position face à un destin ou face à une limite de notre liberté.

De la différence entre l’humour et le comique

Kierkegaard n’en reste pas là. Il distingue aussi le comique de l’humour et de l’ironie. Le comique, qui est l’exact contraire du sérieux, se présente lorsqu’on repère une contradiction dans la vie, une opposition totale entre deux situations ou deux termes. Nous rions du comique qui est l’inéquation ou le déséquilibre entre les protagonistes d’une situation. Pour le dire autrement : la rencontre entre le gros et le petit provoque le rire comique, l’hilarité.

Avant de rire avec l’humoriste, il faut avoir réfléchi…

Or que nous apprennent ces distinctions, à nous les Québécois, les plus grands humoristes du monde ? D’abord que l’humour n’est pas de rire de n’importe quoi, n’importe quand ou pour n’importe quelle raison. L’humour repose sur une conscience de nos limites face à quelque chose de plus grand que nous. Quand on rit tout le temps, c’est qu’on sent une limite, une frontière. Quand il est positif, l’humour permet d’élever l’homme, de lui montrer sa différence infinie d’avec Dieu. Quand Dieu n’est plus là, le désenchantement peut nous faire rire de nous-mêmes. C’est ainsi que l’humour n’est jamais simple comédie ou plaisanterie ; il n’est pas le mépris gratuit de l’autre, mais un usage spirituel du langage. Pour expliquer cela, je me rapporterai à un événement récent qui a fait couler beaucoup d’encre au Danemark, mais aussi dans le monde entier, c’est-à-dire la publication, scandaleuse pour certains, des caricatures de Mahomet.

Sur une histoire de caricatures impossible au Québec

Victime des caricaturistes danois de son époque dans le journal satirique Corsaren, Kierkegaard savait que l’humour implique une remise en question de la vie individuelle et de la société. Si, en 1850, Corsaren se moquait de lui, le journal incarnait néanmoins le point de vue de la liberté de presse, peu importe sa valeur. Pour ceux qui affectionnent les coïncidences qui n’en sont pas, le Danemark a été secoué en 2005 par la publication de caricatures du prophète Mahomet. Le petit pays a vu son drapeau brûlé par des extrémistes, par des gens qui croyaient que représenter dieu dans une caricature était une attaque impie contre la religion. L’ironie dans cette histoire aussi absurde que réelle et politiquement explosive, c’est que les Danois se sont rangés derrière les caricaturistes malgré les menaces de représailles des islamistes, dont les responsables du scandale, c’est-à-dire des intégristes immigrés au Danemark. L’humour doit être, quand il est attaqué sérieusement, sauvegardé. Or quel peut-être le lien, demanderont les lecteurs sensibles et impatients, entre l’épisode danoise des caricatures et l’omniprésence de l’humour au Québec ? Laissons-nous encore une page…

L’humour au Québec : de l’Osstidcho à l’industrie culturelle...

On peut rappeler que l’humour a beaucoup évolué au Québec. Il a pris sa place après le congédiement du Dieu catholique car c’est la Révolution tranquille qui a légitimé l’humour et a favorisé son évolution, sinon son involution. Pour saisir cela, nous donnerons un exemple. Qu’on pense ici au monologue d’Yvon Deschamps (« Les Unions, quossa donne ? ») dans l’Osstidcho de 1968 et qu’on le compare à nos éditions du Gala Juste pour rire, on réalise alors la perte de sens. Si Deschamps développait l’humour libre et engagé au moment même où Dieu disparaissait du paysage culturel, ce n’était pas pour rire seulement, mais pour communiquer un message en quelque sorte révolutionnaire aux Québécois prêts à de grands changements. Sur la scène, l’humour engagé, associé à la guitare « violente » de Charlebois, était une promesse de libération d’un peuple opprimé. Si Deschamps nous blessait en caricaturant la situation difficile de nos parents, il voulait que nous passions à une autre étape. L’humour devait nous faire sortir de notre repliement religieux et identitaire. Quand le clown Sol (Marc Favreau) jouait sur les mots, ce n’était pas seulement pour nous faire rire, mais aussi pour nous faire réfléchir, nous transporter, nous libérer.

Aujourd’hui, quand nous entendons les inepties de nos humoristes professionnels et grassement payés, on rit des bassesses du quotidien sans s’engager pour la liberté. L’humour actuel, qui roule sur le rire banalisé de soi-même, est celui du retour au repliement identitaire et à l’abandon de soi. De nombreux Québécois rient à tous les soirs parce qu’ils sont incapables de changer sérieusement les choses. Dans ce repliement, les Zapartistes, qui aiment bien opposer les régions contre Montréal, tentent en vain de se distinguer de la zizanie générale. L’humour est devenu notre icône, une industrie québécoise, voilà pourquoi il est désormais sacro-saint et intouchable. Au Québec, on aime l’appel à la majorité drôle  : tout le monde est drôle, tout le monde en parle et tout le monde vit une petite vie ; même les politiciens et les universitaires, ceux qui ont toujours du temps pour planifier des colloques, en organisent sur... l’humour ! Afin de mesurer tout cela et avant que l’on se mette à pleurer de rire, je donnerai cette fois dans le concret, tout en revenant un instant à l’humour danois.

Entre l’humour, la liberté d’expression et l’Histoire…

On peut se demander hypothétiquement si, confrontés à l’épisode violent qu’ont connu les Danois aux prises avec la fureur des intégristes, les Québécois seraient montés aux barricades pour défendre la liberté d’expression. Qu’auraient fait nos braves concitoyens face aux menaces des Islamistes ? Se seraient-ils encore une fois repliés ? Dans cette optique, on peut se demander si nos compatriotes se battent pour la reconnaissance de leurs droits lorsque la cause n’est pas sérieuse (n’implique pas leur liberté réelle) et s’ils ne se défilent pas lorsqu’il est question d’enjeux décisifs ?

Pour reprendre encore Kierkegaard, les Québécois ont la liberté de penser, mais ils préfèrent faire des blagues. Or quand des citoyens engagés organisent une manifestation contre la flambée du prix de l’essence, la population ne s’unit pas derrière eux. Mais quand il faut sauver un animateur de radio controversé, J.-F. Fillion, la colline parlementaire est prise d’assaut par les manifestants québécois (pour la liberté d’expression…) qui se comptent par milliers et qui collent partout des collants au slogan de la station. N’y a-t-il pas un malaise quand on préfère marcher pour Fillion plutôt que de défendre une population prise en otage par les pétrolières ? Pourquoi les Québécois marchent-ils contre la guerre en Irak et qu’ils refusent de se défendre quand le gouvernement fédéral, gouverné de l’ouest désormais, prend des décisions qui les désavantagent ? Que dire sans rire des nombreux Québécois qui marchaient pour une station de radio plutôt que pour leur propre liberté ?

Or, se rappeler cela est aussi drôle que triste. Ce qui importe en vérité quand on regarde le rapport à l’histoire, c’est que celle-ci n’est jamais drôle, mais plus souvent qu’autrement tragique. L’histoire n’est pas une feuille blanche ou un conte, c’est trop souvent l’écriture colérique des tragédies humaines. L’histoire ne repose pas sur les meilleures blagues, ni les meilleurs galas, mais sur les événements tragiques et les combats pour l’égalité et la reconnaissance.

Si les Danois ont protesté contre l’impossibilité « intégriste » de rire des dieux, les Québécois, eux, insensibles aux guerres de religion, ne cèdent-ils pas rapidement aux accommodements déraisonnables afin d’éviter les conflits ? Ne font-ils pas en bout de ligne que rire d’eux-mêmes ? Loin de se sentir menacés, participent-ils à l’humour généralisé parce qu’ils estiment que la signification historico-politique de leur combat national est derrière eux ? Poser la question, ce n’est pas encore y répondre.

Quand l’homme fatigué en vient à rire de lui-même sans fin

Ce qui est peut-être regrettable enfin, c’est que les Québécois rient de tout, y compris de leur propre servitude. Depuis plus de trente ans, au lieu de se libérer, ils ont appris à désamorcer toutes les crises (potentielles ou réelles) par l’humour sans esprit, ce qui les rend drôles, comiques, burlesques et vulnérables. Notre histoire n’est plus celle des victoires ou des défaites, mais plutôt celle des meilleurs gags présentés au Festival de l’humour.

Le Québec s’imposera peut-être dans l’histoire postmoderne comme le lieu unique au monde où le burlesque, art qu’incarnait à une autre époque Gilles Latulippe, s’est vu transformé en humour généralisé. S’il ne convient pas évidemment de tout prendre au sérieux, ce qui serait absurde, il importe néanmoins de savoir a minima pourquoi et de quoi il faut rire. Tout n’est pas drôle tout le temps. La langue d’un peuple, sa difficile histoire et son passé imparfait ne méritent-ils pas un minimum de respect ? L’humour est sain lorsqu’il est requis par l’esprit et qu’il permet de souffler, de se libérer, jamais quand il participe activement à la suppression de l’intelligence et du sens de l’histoire.

En conclusion, je formulerai une crainte que je souhaite injustifiée. Je crains que l’humour québécois, en se vulgarisant, ait fait disparaître tout caractère, toute colère et toute dignité. Je formule cette crainte car « si la tendance se maintient », nous continuerons encore à rire encore de nous-mêmes, à tous les jours et sur toutes les tribunes, de sorte que nous aurons bientôt perdu toutes les occasions de provoquer le sursaut, c’est-à-dire le moment sérieux de la prise en charge de notre avenir collectif.

Dominic DESROCHES
Département de philosophie
Collège Ahuntsic

— Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) —




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