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Penser le Québec
Ce qu’ont oublié les impatients et les écorchés
Notes sur les conditions minimales de la réorganisation nationale
Dominic Desroches
Collaboration spéciale
dimanche 21 décembre 2008


« On ne devient pas vieux pour avoir vécu un certain nombre d’années, on devient vieux parce qu’on a déserté son idéal. Les années rident la peau ; renoncer à son idéal ride l’âme »
Douglas MacArthur

***

On sent que le social se transforme plus rapidement que les idées des auteurs convaincus. Plusieurs adeptes d’idées nationales, en effet, veulent voir leur cause triompher à la manière des années 1970, c’est-à-dire dans une manifestation de colère planifiée et populairement organisée, comme dans le temps de Mao. Ils veulent voir leur rêve se réaliser tout de suite. Ils se trompent et se voient écorchés par la nouvelle réalité du Québec, un État moderne, démocratique, ouvert à l’immigration et complexe. Malgré cela, les vieilles peaux sensibles continuent de penser en des termes dépassés : ils opposent encore dogmatiquement la droite à la gauche, le patron aux syndicats, les riches et les pauvres, les méchants et les bons, etc. Au lieu de chercher des coupables, ils devraient penser en utilisant des termes nouveaux afin d’expliquer autrement les dynamiques sociales qui, elles, évoluent. Les prêtres autoproclamés de la cause nationale, fussent-ils des écrivains engagés, enragés et réguliers des tribunes, répètent des leitmotive pour le moins dépassés qui ne favorisent pas le développement d’un argumentaire neuf. Dans les vieux mots, ils perdent leurs âmes.

Je réfléchirai dans ce texte sur les limites de nos conceptions habituelles du politique. Je défendrai l’idée que la politique, à l’image du monde dans lequel elle se trouve, est en pleine transformation. Je montrerai qu’il ne s’agit plus aujourd’hui de penser le politique en termes de rapports de force exclusifs, en recourant aux dialectiques classiques (ami-ennemi, public-privé, intérieur et extérieur) comme le faisait Julien Freund au milieu du siècle. Non, aussi riches et fécondes soient-elles, ces oppositions dialectiques risquent de nous tromper car elles ne nous permettent plus d’approcher adéquatement la réalité complexe contemporaine. Bien qu’utiles pour apprendre les bases de la philosophie politique, ces termes n’assurent plus de développer, en 2008, une nouvelle rhétorique de la cause nationale. Il importe, comme dirait Daniel Innerarity, de penser la politique avec des mots nouveaux. Avant de traiter des conditions de base de la réorganisation de la cause, je dessinerai à grands traits le portrait des auteurs écorchés par le Québec postmoderne.

Qui sont les écorchés vifs ? / Sur le besoin urgent de crème solaire...

On reconnaît les auteurs écorchés par le recours continuel à la nostalgie des années 1960 et 1970. Ceux-ci voudraient voir les syndicats déposséder le privé et regrettent l’inévitable désunion des indépendantistes. Ils regardent la télévision et commentent dès le lendemain sur les tribunes la performance des humoristes. Ils critiquent le contenu des émissions de variété dans le cadre desquelles, leur chef, a réussi à expliquer une idée, mais non sans jouer le jeu des médias. Ils redoutent souvent les flux migratoires et s’éprennent de catégories claires et nettes. Fiers ou non de ce qu’ils ont senti en regardant la télévision de leur enfance, ils dénoncent les propos entendus à la radio, tout heureux de se savoir devenus auteur à succès. En vérité, les écorchés sont souvent des auteurs prolifiques qui carburent aux mêmes émotions que leurs opposants. Ils commentent sans cesse des sondages, écrivent des lettres et font des prédictions dans l’aveuglement de la conviction. Parmi les écorchés, les plus actifs se préparent déjà à écrire un texte ; ils savent que la cause exige des martyres, des apôtres et ils sont heureux de s’improviser Robin du bois du Québec.

Les auteurs à la peau sensible n’acceptent pas facilement qu’on remette en question, par le simple jeu de l’écrit, la vérité de leur conception. Ils voient des traîtres à la nation partout, y compris dans leur parti politique. Ils sont même prêts à remettre ou à reprendre une cartes de membre selon les aléas du moment. La chose est simple : les écorchés, qui n’ont pas de loisirs les fins de semaine, n’ont jamais mis de crème solaire contre les brûlures continuelles de l’actualité politique canadienne. Leur épiderme politique les fait souffrir et les engage à dénoncer immédiatement leurs ennemis pour tenter de les contrôler  : de vigilants à impatients, ils sont devenus des enragés de la fausse communication. Ils ressemblent à des parents qui veulent contrôler leurs enfants avec des téléphones cellulaires... Aux écorchés vifs, je proposerai de la crème solaire sous forme de pistes de réflexion froides et coulantes. Celles-ci voudraient rendre la mobilisation plus consciente d’elle-même, en deux mots : plus rationnelle et plus critique. Aux saints qui travaillent activement à la réorganisation de la cause nationale, j’écrirai cinq petits paragraphes sans grande importance.

Le militantisme en miettes et le désenchantement du monde

On oublie cruellement dans le moment que le militantisme, qui se trouve à la base de tous les changements sociaux durables, exige une excitabilité de la fierté, ce qui a presque disparu dans notre grande collectivité gâtée et individualiste. Fort de nos valeurs féminines politiquement correctes, nous craignons les vieux partis et nous ne voulons plus nous engager comme avant. Suivant l’effet de mode, nous renions nos régions pour draper les vêtements idéologiques du Plateau Mont-Royal. Mais pour diriger des foules vers l’extérieur, il faut encore de la force, des haut-parleurs et de la conviction, des denrées rares sur le marché de Noël du sapin sans nom. À l’ère postmoderne, il ne sert plus à rien de critiquer violemment les syndicats puisque ceux-ci ne détiennent plus la « balance » du pouvoir qu’ils avaient. Les grands groupes, s’ils ne parviennent plus à mobiliser par blocs leurs adhérents, doivent accepter les conditions du marché – toujours néolibéral - dans leurs négociations à venir. Dans ce contexte, ils sont plus vulnérables qu’ils n’y paraissent à première vue. Une mutation sociale des valeurs est en cours et n’épargne personne.

Or, si les médias mettent toujours plus de poids sur le travailleur et rarement sur l’employeur, alors le pouvoir se trouve légitimé d’emblée. Au moment même où la démocratie syndicale se trouve en crise apparaissent des signes de contre-démocratie et de contre-pouvoir, c’est-à-dire des actes-limites dont la vocation est de déstabiliser les pouvoirs traditionnels. En ce sens, le poids ne se trouve plus dans les mains des syndicats, mais en d’autres mains, des mains sans pancartes, je pense à celles qui abandonnent des colis suspects dans une université par exemple. On le voit : le militantisme a changé de sens et la colère n’est plus l’affaire des groupes organisés. Certains défendent ouvertement les phoques, d’autres les chiots, quelques-unes les femmes afghanes, de plus en plus de gens s’attroupent vers la banquise, et rares sont celles et ceux qui manifestent pour des causes nationales. Et cela s’explique entre autres par le fait que les jeunes en âge scolaire, en majorité, ne développent plus la culture de l’opposition, ils lancent plutôt des appels aux cellulaires et cherchent dans les cadeaux de Noêl le sens de l’être. Ceux qui s’opposent encore, anarchistes pour les uns et êtres-sans-avenir pour les autres, prennent des moyens subtils, et ce, à l’intérieur d’un monde traditionnel désenchanté.

Car le militantisme en miettes auquel nous assistons actuellement correspond au phénomène large du désenchantement du monde occidental. Les valeurs de fierté, de réputation et de force laissent place à l’amour, les soins et les formes multiples de la guignolée sociale. Le monde occidental, quand il regarde autour de lui, s’ennuie de son passé, car il voit des cultures religieuses énergiques et des groupes hétéroclites qui vivent pour demain, tandis qu’il a renoncé à tout avenir. Le Québec, qui est un petit éclat du miroir occidental, ne formule plus d’utopies ni de rêves : il a renoncé à des lendemains qui chantent. Désenchanté, le Québec est désengagé, du moins pour l’instant. La plupart des Québécois que nous côtoyons consomment heureusement et vivent dans l’éros de la possession, peu dans l’être. Ils ne formulent pas d’idées claires pour le futur et acceptent de voir la planète se refermer sur eux. Ils devront changer de conception du monde s’ils veulent un jour être reconnus.

« Repolitiser » : entre la vigilance et la défiance démocratiques

Or, dans un monde de consommation qui ne défend plus des rapports de force directs, la repolitisation doit passer par des canaux sous-terrains. En effet, les succès dans nos démocraties ne viennent plus des grands projets, mais de l’échec et de la neutralisation de ce que l’on ne veut pas voir émerger. La mode dans nos démocraties avancées est à la contestation passive, à la vigilance et la méfiance, pour parler ici comme Pierre Rosanvallon. La colère se répand dans les canaux sous-terrains des institutions, elle n’est plus canalisée en vue d’une fin, comme le voudraient inconsciemment certains écorchés. Cela signifie que celui qui veut réellement changer les choses doit éviter d’assister à une séance du conseil des ministres ou de se présenter à une réunion d’un conseil d’administration. Tout se trouve désormais dans la défiance envers les élus, envers ceux qui ont reçu des votes, mais sans obtenir la pleine majorité. Pour résumer : on dira que ceux qui veulent réorganiser la cause nationale du Québec ont intérêt à comprendre que dans la «  contre-démocratie », l’énergie est plus forte dans la surveillance et la vigilance que dans la configuration de nouvelles structures démocratiques.

Les démocraties avancées à l’ère de l’information ponctuelle

Mais puisque la liberté importe, certains écorchés vifs liront encore quelques lignes. Ils devront retenir que nos démocraties contemporaines sont construites sur la diffusion d’informations, des informations vraies et fausses. Si les informations vont plus vite que jamais et qu’elles sont contrôlées par des groupes qui ne voient pas souvent leurs intérêts dans la construction d’un nouveau pays, elles nuisent alors à nos capacités de nous mobiliser au bon moment. Ainsi l’information choisie et habilement mise en forme, à l’intérieur d’un travail de sape quotidien de certains médias intéressés, vient relativiser les causes longues, c’est-à-dire les causes qui demandent du temps pour se réaliser. Pour le dire autrement, le monde actuel favorise les petites causes ponctuelles au moyen d’informations de courte vue. On aime voir les nouvelles une seule journée durant. Le suivi de la nouvelle et sa reprise durant la semaine ne sont pas bien vus à l’heure de la fibre optique. On pourra exprimer cette réalité en disant qu’aux calendriers de nos démocraties, il y a bien une journée de la femme, une journée de la Terre, une journée de la philosophie, les 24 heure du Mans ou de Mont Tremblant, mais il n’existe pas de décennie de la souveraineté politique...

Les limites (négatives et positives) des mouvements sociaux

Quand on comprend cela, on rit un peu en lisant les journaux. Que penser en effet des lettres de frustration dirigées vers des éditorialistes qui pensent le contraire de nous ? Que dire des doléances qui meublent les colonnes d’opinions et les tribunes libres ? La plupart des coups de gueule quotidiens se perdent dans les méandres du temps mal utilisé et de l’information-spectacle. Ils n’ont en vérité aucune pertinence politique – les écorchés mobilisateurs devraient s’aviser - parce qu’ils ne comprennent pas la nouvelle dynamique des mouvements sociaux. À l’heure actuelle, la participation des citoyens n’est pas totale et ne le sera jamais plus. Ici, il convient de s’arrêter un instant sur le problème de la relève.

Pourquoi ? Parce que les formes d’engagement des jeunes sont alternatives et non massives. Ces formes rencontrent des défis énormes parce que de nombreux jeunes ne croient plus à la force du changement, au travail nécessaire de l’utopie. On a le sentiment que la politique impose encore sa logique et que celle-ci passe bizarrement encore par les partis élus. Si cela est vrai, il importera de rénover à la base les partis politiques classiques, c’est-à-dire de les réinvestir et d’en modifier la direction. Plus que jamais sont demandés des discours nouveaux, subtils, ironiques et mobilisateurs, ceux des jeunes audacieux qui n’ont pas peur de s’inventer un monde meilleur à même la civilisation panique. Pour le dire autrement, si la gauche « nouvelle » veut séduire, elle doit montrer que son portrait de la réalité est plus adéquat que celui de l’ancienne droite et que ses espoirs sont rationnels. Les risques de l’action et le rejet du destin

Si les lecteurs me laissent encore une minute, je présenterai rapidement une défense de l’idée de risque. Car si la contingence n’a jamais été aussi décisive dans la vie politique, il appert que les meilleurs militants seront ceux qui accepteront les risques de l’action. L’erreur des dogmatiques du Québec n’est pas de renoncer à la possibilité de l’action, mais de ne pas reconnaître que les causes nobles exigent des actions «  risquées », c’est-à-dire des actions dont on ne connaît pas encore toutes les conséquences. L’écorché vif ne veut pas que l’on parle de manière critique du Québec qu’il affectionne, car il a peur de la démobilisation ou de l’étiolement de la cause. Mais il oublie qu’une mobilisation sans risques rationnels n’est que ruine de la cause. Le volontarisme aveugle ne mène pas à la réussite d’un projet, encore moins à un changement constitutionnel. Si l’ignorance ne construit pas de pays, l’audace de canaliser intelligemment le ressentiment, oui.

Si l’on parvient à éviter les pièges de l’impatience, on mobilisera encore demain des citoyens par des promesses à tenir. On les mobilisera aussi par des critiques avisées pouvant conduire à un monde meilleur. Il n’y aura sans doute plus de héros pour la cause, mais il y aura encore des citoyens de sang-froid capables d’agir librement, sans peur d’être ce qu’ils sont devenus, c’est pourquoi la cause nationale, en cette période trouble, demeure bien vivante et attend sa réorganisation.

Dominic Desroches
Département de philosophie
Collège Ahuntsic

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