Ces rumeurs de fondation d’un nouveau parti n’ont rien de très nouveau. De nombreuses cellules indépendantistes ont toujours répété sur Internet que le Parti Québécois n’apprend rien à personne et qu’il sert seulement à mieux faire oublier la cause. Il y a dix ans, sur plusieurs forums indépendantistes, on se ralliait contre le Parti Québécois au nom de la gauche trahie. Quotidiennement lisait-on que l’indépendance du Québec sans un projet de société socialiste ne valait rien. On reprochait à Bernard Landry d’être plus influencé par Keynes que par Marx et Lénine. Bon an mal an, les délibérations ont continué et on a vu finalement l’éclosion de Québec Solidaire.
Comme Québec Solidaire ne défend pas un modèle d’accession à l’indépendance qui soit immédiat, garanti contre les délais, on accuse ce parti de manigances. Les forums indépendantistes en concluent souvent qu’il manque à Québec Solidaire la pureté, une quintessence théorique qui l’éloigne du véritable modèle indépendantiste. Encore une fois, selon ces forums, il y a eu erreur originelle. On est parti d’un idéal de gauche plutôt que de l’indépendantisme en soi.
En ce qui touche le véritable modèle indépendantiste, celui qui est dépouillé des erreurs originelles, des travestissements, des déviations, car on croit que la pureté est la meilleure garanti contre le dessèchement progressif de la cause, on cherche, on cherche… Le plus souvent sur les forums indépendantistes qui préparent la grande naissance du premier parti indépendantiste depuis quarante ans, on dit souhaiter la voie la plus unilatérale possible. Pour cela, on veut une voie de passage rectifiée et bétonnée, une déclaration unilatérale, une fondation unilatérale de l’Etat national, une fondation unilatérale des compétences de l’Etat national plutôt qu’un rapatriement des pouvoirs et des régimes d’allocations du Fédéral. Ceci, disent ceux qui veulent figurer parmi les militants les plus authentiques, équivaudrait à transiger avec le Canada comme avec un partenaire. Or, il y a là, découvrent-ils, un embryon de confédéralisme qui fera dérailler le train, une autre erreur originelle à l’horizon…
En effet, si on rapatrie, n’allons-nous pas faire l’indépendance à deux, se demandent-ils. Alors, pour développer une situation unilatérale sans faille, on cogite. Le mieux serait que le modèle à respecter soit bien fondé par des académiciens, payés raisonnablement par l’Etat, précisent-ils. Seuls des académiciens pourront assurer que le modèle soit clairement indépendantiste et non pas souverainiste, lequel est un pas vers le confédéralisme, précisent-ils toujours.
Et la population votera-t-elle pour ça ? Oui, se précisent-ils entre eux car le peuple qui a bonne âme n’attend que la fin du règne de l’imposture. Une fois que les vrais auront mis à bas les faux, le peuple votera pour l’indépendance sachant que la vérité finit par triompher, se précisent-ils (toujours). Le peuple vomit Lévesque, Bouchard, Landry, tous ces faussaires qui ont orchestré un vaste détournement de la cause, s’expliquent-ils.
Donc, il faut apprendre à avoir le verbe clair, des saines maximes résolument indépendantistes, nourris des meilleurs proverbes indépendantistes, un esprit clair et captivant, dépouillé des vaines paroles, se disent-ils. Et tout cela, ils l’ont, eux. Pourquoi ? Parce qu’ils ne sont pas des imposteurs, s’expliquent-ils.
Le peuple va les plébisciter car, depuis toujours, eux, ils sont les seuls à croire, les seuls à croire depuis la fermeture du R.I.N. pour parler plus précisément. Le peuple votera pour eux car ils sont des militants sans faille, des victimes empêchées d’agir pendant quarante ans à cause des imposteurs. Et ils se le répètent : ils sont les seuls, les vrais, et le peuple, vrai aussi, ne pourra qu’appuyer ces hommes et ces femmes qui n’ont jamais agi par vanité intéressée.
Ils disent aussi que le modèle d’accession à l’indépendance mérite d’être connu dans le détail. Là-dessus, ils se regroupent en écoles rivales. Il doit y avoir une déclaration unilatérale mais tous n’obtempèrent pas avec cette idée de fonder unilatéralement plutôt que de rapatrier les pouvoirs. Des académiciens pourront tracer la voie vers une construction d’un modèle qui affirme le caractère national du Québec à chaque étape. On voit que ces écoles étudient les aspects moraux des usages politiques pour atteindre le modèle le plus pur possible, d’une pureté qualifiée, laquelle éloignera les imposteurs.
C’est d’ailleurs l’objectif le plus urgent de leur démarche : voir combien il reste de véritables indépendantistes au Québec après le travail de sape des imposteurs et des déserteurs. Eux seuls ont été fidèles au poste. Leur but n’est donc pas d’absorber le Parti Québécois. Pourquoi vouloir rallier des faussaires qui les ont empêchés d’agir ? Il n’y a rien eu, on n’a rien fait, rien de ce qu’il aurait fallu faire, rien qui mérite d’être érigé en souvenir. La preuve ? Eux, les seuls vrais, les grandes âmes, ils sont obligés d’être avares de leur soutien. C’est cette avarice qui, paradoxalement, est le signe premier de leur fidélité supérieure à la cause.
Il y a fort à parier que la population verra leurs prétentions d’un autre œil. Cet idéal indépendantiste dont la traduction doit s’effectuer dans une totale rigueur indépendantiste, surveillé pour que n’y subsiste nulle trace de déviations vers le souverainisme ou le confédéralisme, risque fort de susciter des ricanements. On se demandera franchement à quoi ce projet qui craint par-dessus tout de rester entortillé dans quelques déviations et qui veut se prémunir contre les individus suspects obéit.
Les fondateurs du nouveau parti répondront que c’est en l’honneur d’une certaine liberté qu’ils veulent river leur clou aux péquistes car la cause méritait enfin son élite héroïque. Et les électeurs ne douteront pas qu’ils ont fondé ce nouveau parti dans la conviction de passer pour celle-ci. Il y a fort à douter, cependant, que les électeurs jugent cette intention de constituer une classe bien définie de gens comme étant sympathiques au point de mériter leur vote.
Loin de voir dans les fondateurs du nouveau parti les seuls croyants, les électeurs y verront des gens mystifiés par la partie dogmatique de la cause indépendantiste. Les diatribes en grand nombre des seuls croyants contre les imposteurs seront entendues comme un vaste relent de conformisme social. Les journalistes leur demanderont comment ils comptent faire l’indépendance unilatéralement, sans mécanisme de transfert, l’Etat québécois étant complexe et ses responsabilités très vastes. Il ne leur suffira pas de répondre, comme ils le font si bien entre eux, que la dualité canadienne ou tout ce que peut représenter une extension présumée de celle-ci, ne correspond pas à leur positivisme moral.
Ce fameux nouveau parti se veut sans imposteur, sans suspect, sans professionnel de la politique. Plusieurs se réclament de ce beau programme. Cela donne des initiatives erratiques. Il y a quelques semaines à peine un site indépendantiste, animé par beaucoup d’opposants au Parti Québécois, a affiché une liste d’hyperliens renvoyant à divers mouvements sécessionnistes comme ceux du Vermont. Ils prônaient l’échange de bons procédés avec des sécessionnismes régionaux. Les auteurs de cette malencontreuse initiative répondirent aux reproches en alléguant que l’on n’avait jamais trop d’amis.
Il ne suffit pas de souhaiter un modèle intégral pour réaliser la parfaite formule indépendantiste ou le bannissement des péquistes pour être à l’abri des erreurs originelles. Ils croient faire atteindre à la cause une rectitude mathématique. Les électeurs, moins complaisants que bien des forums Internet, y verront une dérive dans les brumes d’un esprit sectaire.
André Savard

