Une politique étrangère un tout petit peu moins impérialiste, une politique économique s’inspirant un tout petit peu moins des thèses néolibérales de Milton Friedman : même en n’espérant guère plus que cela, il y a lieu de se réjouir de la victoire de Barack Obama. Il y a progrès inévitable par rapport à son prédécesseur. Mais, bon, de là à remettre les Etats-Unis au sommet de l’humanité, sur fond de violons et de fanfares, il y a un abîme de bêtise dans lequel la décence interdit de sauter. Sauf que les abîmes de bêtise, c’est justement là-dedans que nos médias aiment bien sombrer, en particulier les scribouillards de Gesca, pour qui, à une ou deux exceptions près, « l’Amérique », comme ils l’appellent, est redevenue plus que jamais un modèle de démocratie. Dans leurs articles du lendemain de l’élection, ils n’ont que fleurs et encens pour l’Oncle Sam, cependant que, soucieuse d’originalité, Mme Lysiane Gagnon ne manque pas d’y ajouter du fiel. Du fiel qu’elle déverse, évidemment, sur le Québec et sur la France. Oh ! elle en garde bien un peu pour le Royaume-Uni, mais c’est juste comme ça, en passant, histoire, on l’aura deviné, de ne pas trop paraître anglolâtre.
Voyons donc la petite leçon que Mme Gagnon nous sert :
« Racistes, xénophobes, les Américains ? Mais au fait, combien y a-t-il de députés, de préfets, de maires et de conseillers régionaux d’origine arabe ou africaine en France ? Combien de musulmans, derrière les figures-alibi de Rachida Dati et de Rama Yade ? Croyez-vous que le Royaume-Uni pourrait se donner un premier ministre d’origine pakistanaise issu de la plus grande minorité du pays ? Et chez nous ? Un arabe ou même un juif de très vieille souche pourrait-il être premier ministre du Canada ? Pas sûr. Un anglophone, même bilingue, pourrait-il être premier ministre du Québec ? Encore moins sûr... »
Oui, petite, très petite leçon. Mme Gagnon maîtrise toujours bien son art, celui d’écrire n’importe quoi avec aplomb. Malheureusement pour elle, il y a encore des lecteurs qui connaissent au moins un peu l’histoire et qui n’ont pas oublié certains faits qu’elle a choisi de passer sous silence.
Il y a des Noirs en nombre important aux Etats-Unis depuis plus de trois siècles, depuis le XVIIe, en fait. Ils y sont donc arrivés avant même que les Etats-Unis ne portassent ce nom. Ils y furent amenés de force et gardés en esclavage jusque vers 1865 et y subirent ensuite la ségrégation pendant plus d’un siècle. En revanche, ce n’est que depuis une quarantaine d’années qu’existe en France une minorité notable d’origine arabe. Ce sont des immigrés ou des enfants d’immigrés dont certains accèdent déjà à des postes politiques.
Par ailleurs, sous les IIIe et IVe Républiques, la France, souvent décriée comme une championne de l’antisémitisme, fut dirigée par des personnalités telles que Léon Blum et Pierre Mendès-France. Sous la Ve République, Michel Debré, lui aussi d’origine juive, fut premier ministre de 1959 à 1962. après quoi il assuma de nombreuses fonctions ministérielles. Il y eut également Gaston Monnerville, qui n’était pas juif, celui-là, non Ce Monnerville fut président du Sénat de 1959 à 1968 et, si le Général de Gaulle avait démissionné durant ces années-là plutôt qu’en avril 1969, la France aurait alors eu, pour quelques semaines et à titre intérimaire il est vrai, un Président de la République aussi noir, sinon plus, que M. Obama.
Enfin, malgré l’anglophobie qu’invente et dont l’accuse Mme Gagnon, le Québec n’a-t-il pas eu des premiers ministres du nom de John Jones Ross (1884-1887) et Edmund James Flynn (1896-1897) ? Il est vrai qu’ayant grandi dans notre campagne, dans notre terroir, ils parurent tous deux à peine moins canadiens-français que, plus tard, un Daniel Johnson et ses fils. Il n’empêche que leur origine ne rebutait personne. Seule comptait leur solidarité avec les héritiers des conquis de 1760, une solidarité réelle, même si elle ne se manifesta pas toujours avec cohérence sur le plan politique.
Luc Potvin
Verdun
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