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Bouchard et Taylor au pays des grandes gueules
Pierre Nepveu
Le Devoir
vendredi 7 septembre 2007


On assiste au Québec, depuis quelques semaines, à une campagne qui cherche à discréditer d’emblée, avant même qu’ils n’aient progressé dans leurs travaux, les commissaires Gérard Bouchard et Charles Taylor, nommés par le gouvernement du Québec pour étudier la question des accommodements raisonnables. Il est difficile de ne pas éprouver une certaine indignation devant de tels efforts qui visent à miner la crédibilité des commissaires et dont les arguments exploitent l’ignorance et les pires préjugés.

Menée tambour battant par le chroniqueur Richard Martineau du Journal de Montréal, davantage réputé pour sa voix forte que pour sa pensée subtile, relayée avec la plus pure démagogie par le chef de l’Action démocratique du Québec, Mario Dumont, cette charge voudrait faire croire que les deux commissaires ont déjà des conclusions toutes faites sur la question et qu’ils se montreront incapables d’écouter la population, perchés qu’ils sont dans leur tour d’ivoire intellectuelle.

Gérard Bouchard aurait manifesté d’emblée tout le mépris qu’il a pour le peuple en suggérant que la seule écoute de TVA et de TQS ne suffit sans doute pas à se faire une idée juste du problème des accommodements. Quant à Charles Taylor, honoré par la fondation Templeton, il en partagerait forcément les idées, et on pourrait soupçonner en lui un brin d’obscurantisme privilégiant la religion aux dépens de la science.

Après tout, ne pourrait-on pas citer d’autres cas ? En acceptant le prix Molson du Conseil des arts du Canada en 1985, le poète et militant Gaston Miron ne proclamait-il pas du même coup qu’il partageait toutes les idées de la famille Molson et qu’il était, au fond, un pur fédéraliste ? On voudrait pleurer devant tant de bêtise, mais il faut surtout s’inquiéter du danger que de telles attaques représentent pour la démocratie québécoise.

Il est sans doute significatif que les médias les plus prompts à discréditer MM. Bouchard et Taylor soient aussi ceux qui ont le plus contribué à susciter l’inquiétude et même l’hystérie au sujet des accommodements raisonnables, le sommet ayant probablement été atteint quand une entente de plein gré entre un propriétaire de cabane à sucre et un groupe de musulmans québécois désireux de goûter un peu à notre culture est devenue, par une véritable désinformation, une tentative de transformer nos cabanes à sucre en mosquées et de nous priver, qui sait, de nos fèves au lard au porc et de nos oreilles de Christ ! Il est facile de constater que Gérard Bouchard savait de quoi il parlait quand il a implicitement critiqué certains médias.

Mais sans doute, au-delà d’un certain fanatisme identitaire, voire du pur règlement de comptes, assiste-t-on aussi à une nouvelle manifestation de cette haine de l’intellectuel, toujours prête à resurgir dans notre belle et tolérante société ? Ceux qui crient au loup connaissent-ils le moindrement le travail et les idées de ces deux hommes ? Ont-ils lu leurs livres, assisté à leurs conférences ou à des tables rondes où ils intervenaient, toujours dans un esprit de dialogue et sans le moindre radicalisme ?

Toute l’oeuvre de Gérard Bouchard est un plaidoyer, sur un horizon souverainiste, pour la redéfinition d’une identité québécoise qui, sans renoncer à son héritage canadien-français, prendrait davantage en compte l’apport des Amérindiens, la contribution des Irlandais, des Juifs et autres immigrants venus au Québec depuis le XIXe siècle et nous ferait nous assumer pleinement comme une « francophonie nord-américaine ».

Quant à Charles Taylor, il est un des penseurs les plus importants à avoir expliqué la genèse de l’individualisme contemporain. Il s’est sans cesse interrogé sur la place que l’expérience religieuse pouvait encore occuper dans nos société modernes et, surtout, il n’a cessé de critiquer le libéralisme pur et dur qui ne reconnaît que des droits individuels. Taylor n’a ainsi jamais hésité, même devant des publics anglophones, à défendre le point de vue des droits collectifs sur lesquels s’appuie l’identité québécoise.

Ces deux hommes, qui étaient, avec raison, restés admiratifs devant la brillante contribution à la réflexion sur l’identité et les accommodements fournie par les jeunes de l’École d’été de l’Institut du Nouveau Monde, le 24 août dernier, doivent tomber de haut. Chose certaine, les attaques dont ils font l’objet discréditent surtout ceux qui les lancent. Il est très urgent de changer de ton et d’aller plus loin et un peu plus haut.




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