Peut-être était-ce parce que l’ensemble des observateurs de la scène politique ne s’attendaient pas à grand-chose du leader péquiste — lui qui peine à faire lever sa campagne — que la performance de ce dernier au débat des chefs en a surpris plus d’un. Reste qu’André Boisclair est sorti de cette joute oratoire avec un avantage certain.
Dès les premières minutes de la soirée, le dirigeant du Parti québécois a démontré qu’il maîtrisait ses dossiers. À l’aide d’exemples concrets, en citant le taux d’occupation des salles d’urgences de plusieurs hôpitaux, le chef péquiste a illustré de façon éclatante que le système de soins de santé est toujours malade, malgré la promesse de Jean Charest de le guérir.
André Boisclair a réussi, durant le débat, à formuler des phrases courtes et claires, celles qu’une large portion de l’électorat aime entendre. Ainsi, pour expliquer concrètement aux Québécois la gravité des pertes d’emplois qui touchent le domaine manufacturier sous le gouvernement Charest, monsieur Boisclair a précisé que le total de ces licenciements correspondait à la population de la ville de Val D’Or, soit environ 35 000 personnes.
Le député de Pointe-aux-Trembles a néanmoins réservé ses coups les plus durs à son rival adéquiste. Si Mario Dumont n’a pas subi de KO, il a toutefois été poussé solidement dans les câbles. Le chef de l’ADQ a visiblement paru décontenancé lorsqu’André Boisclair l’a sommé de chiffrer la marge de manœuvre financière du Québec pour la prochaine année fiscale. Le front moite et les yeux humides, le leader adéquiste a balbutié des réponses évasives sans jamais réussir à donner l’information. Ce fut là le moment le plus acide de la soirée. La gestuelle titubante du dirigeant de l’ADQ a trahi sa détresse. En passant, monsieur Dumont, cette marge de manœuvre s’élève à 700 millions de dollars, pour la prochaine année budgétaire…
Mario Dumont a toutefois mieux paru lorsqu’il a brandi soudainement un document démontrant que le gouvernement libéral a ignoré des avertissements d’employés du ministère des Transports au sujet de l’état de santé du viaduc de la Concorde à Laval. Jean Charest s’est fait servir exactement la même médecine qu’il a offerte à Bernard Landry lors du débat à l’élection de 2003. Ses quolibets envers le dirigeant adéquiste n’ont pas réussi à camoufler son profond malaise. Ce document incriminant éclabousse sans l’ombre d’un doute l’ensemble de son gouvernement. Cette tragédie aurait-elle pu être évitée ?
Manifestement, Jean Charest est le grand perdant du débat des chefs. Ses conseillers lui ont visiblement recommandé d’être « au-dessus de la mêlée » afin d’afficher une prestance digne d’un premier ministre. Sauf que son attitude trop calme a finalement donné l’impression que tout allait trop vite pour lui. Il a semblé dépassé par les attaques de ses adversaires. Ses ripostes sont en conséquence tombées à plat et ont semblé sortir de sa bouche tel un enregistrement usé.
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André Boisclair a tout de même reçu quelques coups. Celui qui l’a atteint constamment durant la soirée est le reproche à son parti d’avoir envoyé à la retraite des milliers d’employés du secteur de la santé.
Malheureusement pour le chef du PQ, ses conseillés l’ont mal préparé pour répliquer adéquatement à cette critique. Pourtant, il est clair que ce sombre épisode de l’histoire du Québec découle directement des coupures des paiements de transfert du gouvernement fédéral, lui qui commençait à l’époque à équilibrer ses finances publiques aux dépens des provinces. Le gouvernement de Lucien Bouchard fut forcé d’agir en catastrophe pour ne pas que le Québec subisse une décote des maisons de crédit new-yorkaises. En répliquant à l’aide de cet argument, André Boiscalir aurait détruit un mythe et de plus procuré une preuve supplémentaire qu’un Québec souverain n’aurait pas subi ces assauts financiers d’Ottawa.
Le dirigeant péquiste a néanmoins empêché Mario Dumont de rabâcher ses clichés populistes. Seule la discussion touchant l’avenir du Québec lui a presque permis d’y parvenir, en qualifiant le projet souverainiste de « rêve en noir et blanc. » Malheureusement pour le député de Rivière-du-Loup, le modérateur lui a signifié au même moment que le temps était écoulé. Peut-être était-ce mieux ainsi pour lui car André Boislcair était sur le point de l’enrouler une seconde fois dans les câbles en le sommant de dire ce qu’il ferait, lorsqu’Ottawa refusera d’accéder à ses demandes constitutionnelles. La scène a rappelé un peu l’attaque de la politologue Chantal Hébert, deux jours plus tôt, à l’émission « Tout le monde en parle. » André Boisclair s’est somme toute assez bien tiré de cet épisode car ses rivaux n’ont pu prononcer le mot référendum à satiété, terme probablement le plus démonisé du Québec depuis 1995.
La victoire d’André Boisclair au débat des chefs va-t-elle réussir à modifier le cours de l’élection générale ? L’électorat indépendantiste sera-t-il tenté de revenir au « bercail péquiste ? » Probable que non. Les blessures sévères qu’a subies Mario Dumont auront vraisemblablement suscité de la pitié chez ses supporters souverainistes : ils seront en conséquence davantage enclins à l’appuyer, même s’il a clairement été démontré, depuis quelques jours, que son projet autonomiste et ses connaissances de l’appareil étatique québécois sont lamentables.
L’excellente performance du chef du Parti québécois a par contre produit un effet positif chez plusieurs indépendantistes qui s’apprêtaient à bouder les urnes. Peut-être seront-ils assez nombreux à décider finalement d’appuyer sa formation de manière à ce qu’elle préserve son titre d’opposition officielle à l’Assemblée nationale. Sauver les meubles est-il néanmoins suffisant pour faire de même avec le dirigeant péquiste ?
Patrice Boileau

