« Le Québec fait partie du Monde, et le Monde est à l’heure des choix. » Christian Maltais

Bilan de la campagne des chefs

lundi 2 mai 2011

Dans l’ordre habituel, Stephen Harper, Michael Ignatieff, Gilles Duceppe et Jack Layton.

Photo : PC/Reuters

Nous vous présentons un bilan de la campagne électorale de chaque chef, depuis le déclenchement des élections, le 26 mars, à aujourd’hui, jour de vote. L’ordre de présentation a été déterminé en fonction du nombre de sièges que détenait chaque parti à la dissolution de la Chambre.

Stephen Harper : la campagne hyper contrôlée

(Malorie Beauchemin, Abbotsford) Samedi soir, 21h. Tarmac de l’aéroport d’Halifax. Pour une des rares fois de la campagne, Stephen Harper est déjà là, assis au premier rang, lorsque les journalistes montent à bord.

Son assistant personnel, Jeremy Hunt, se tient debout à côté du siège de son patron, faisant écran au chef conservateur qui, lui, garde les yeux rivés sur son écran d’ordinateur.

Pas un bonjour, pas un sourire, pas un regard, encore moins une poignée de main.

La scène est à l’image de la campagne de Stephen Harper : contrôlée, encadrée, protégée, hermétique. Avec le moins possible de contact improvisé avec le « vrai » monde.

Le chef conservateur ne fait pas de bain de foule, ses partisans doivent montrer patte blanche à l’entrée des rassemblements, et les journalistes sont régulièrement tenus à l’écart.

Dans un tel environnement contrôlé, des incidents qui seraient peut-être passés inaperçus deviennent la manchette du jour : expulsion des rassemblements, congédiement de bénévoles gênants, manifestations extérieures. Le chef conservateur a même été contraint de défendre certains de ses candidats, dont deux soupçonnés d’avoir des sympathies ou des liens avec des organisations terroristes.

Et qui dit environnement contrôlé dit message contrôlé. Parti largement en tête des sondages, avec pour seul objectif d’obtenir une majorité de sièges à la Chambre des communes et enfin ne plus avoir à rendre des comptes à l’opposition, Stephen Harper a cherché à faire le moins de vagues possible.

Il a martelé un seul message, central, du début à la fin : c’est nous ou eux. Un gouvernement majoritaire conservateur ou une coalition des partis de l’opposition qui tentera de prendre le pouvoir sans avoir reçu de mandat de la population.

Michael Ignatieff a eu beau exclure l’idée de former une coalition au premier jour de la campagne, le chef conservateur a refusé de le croire. Ce n’est qu’à la toute fin de la campagne qu’il a dû recentrer son message sur le NPD, nouvel adversaire inattendu.

Cette coalition, selon lui, serait dévastatrice pour l’économie canadienne, alors que la relance est encore fragile. Pire encore, souligne-t-il, cette alliance ne survivra qu’avec l’appui d’un parti dont l’objectif ultime est de « briser le pays », le Bloc québécois.

Or, en 2004, M. Harper avait lui-même proposé au souverainiste Gilles Duceppe et au néo-démocrate Jack Layton une forme d’entente advenant que le gouvernement libéral minoritaire de Paul Martin perde la confiance de la Chambre.

« Pas la même chose », rétorque-t-il, sans appel. Passé maître dans l’art d’esquiver les sujets embarrassants, le chef conservateur limite les questions des journalistes à quatre par jour, sans relance, se laissant ainsi tout le loisir de ne pas répondre, ne décrochant jamais de son message, et laissant place à des confrontations.

Michael Ignatieff : comme un septième match

(Hugo de Grandpré, Toronto) Une campagne au Canada en pleines séries éliminatoires appelle les métaphores de hockey. Michael Ignatieff ne s’est pas gêné. « On est en troisième période ! », a-t-il répété à plusieurs reprises dans les derniers jours, rappelant que la partie n’était pas terminée, malgré les sombres prédictions pour son parti.

Il est vrai que l’on pourrait résumer sa campagne en trois périodes. D’abord, les deux premières semaines (du 26 mars à la semaine des débats). Les observateurs de la scène politique décrètent, presque étonnés, que sa campagne va très bien.

La deuxième période commence aux débats. De l’avis d’analystes, le chef libéral n’a pas offert une performance assez bonne afin de donner à son parti l’impulsion nécessaire pour prendre le dessus sur ses adversaires. Au cours de la semaine qui a suivi, M. Ignatieff a haussé son jeu et appelé les électeurs à faire de même, lançant entre autres son fameux « Rise up ! Debout ! » pour la première fois, lors d’une assemblée publique à Sudbury.

Les Canadiens semblent l’avoir pris au mot. Mais malheureusement pour lui, c’est vers l’équipe de Jack Layton qu’ils ont tourné leur attention.

Ainsi, la troisième période, celle durant laquelle la « vague orange » a pris naissance, a plutôt ressemblé à du « hockey de rattrapage ». Et M. Ignatieff s’est évertué à dire à ses partisans qu’ils devaient travailler jusqu’au « dernier sifflet ». Son argument : ce sont les électeurs qui votent, pas les sondages nationaux et les soi-disant spécialistes.

« La seule chose qui est bizarre dans ces élections, c’est que tous les chroniqueurs disent : c’est déjà fini, a-t-il dit à Val-d’Or il y a quelques jours. Non ! Les Canadiens sont toujours sur la patinoire ! Les Canucks sont toujours sur la patinoire ! Bien sûr, j’aimerais un but de Subban, maintenant, mais... »

Sans but de Subban ou sans « miracle », comme l’espéraient certains militants libéraux, Michael Ignatieff a passé les dernières journées de sa campagne à faire le tour des bureaux de ses candidats, de crémeries et de pâtisseries de l’Ontario, pour transmettre un message aussi positif que possible.

« Les électeurs doivent fermer leur télévision, fermer leur radio et se poser une question. Ce n’est pas : qu’est-ce que je suis censé vouloir ? C’est : qu’est-ce que je veux pour le Canada ? » a-t-il martelé.

Évidemment, une campagne électorale n’est pas une partie de hockey. Michael Ignatieff travaille à cette campagne depuis presque 300 jours, lorsqu’il a donné le coup d’envoi de sa tournée estivale en autocar.

Et il n’y aura pas de prolongation. M. Ignatieff affirme qu’il restera fier du combat que ses troupes et lui ont mené. « Pour une recrue, on n’a pas fait trop mal ! »

Gilles Duceppe : Parlons Yogi Berra

(Vincent Brousseau-Pouliot, Montréal) Dans les moments difficiles, Gilles Duceppe s’en remet à Yogi Berra. « Mon philosophe préféré », dit le chef bloquiste, sourire en coin.

L’ancien receveur des Yankees de New York a été l’un des meilleurs joueurs de baseball des années 50, mais il doit sa renommée à son sens de la formule bien particulier. Sa célèbre expression « Ce n’est pas fini tant que ce n’est pas fini » a souvent été citée par Gilles Duceppe dans cette campagne électorale pour motiver ses troupes. Travailleur infatigable, cet ancien militant communiste devenu conseiller syndical a vécu l’improbable au cours des 37 derniers jours : se faire dépasser sur sa gauche dans les sondages.

Dans la dernière ligne droite, le chef bloquiste est resté digne, respectueux, capable d’humour. Il s’est accordé trois bains de foule ce week-end. À Trois-Rivières, au milieu de terrasses pleines à craquer - à cause du soleil, surtout -, il a entendu quelques « Layton ! Layton ! » Une blague innocente d’électeurs célébrant l’arrivée tardive du printemps, mais lourde de signification sur l’allure de la campagne bloquiste.

À ses côtés sur les terrasses trifluviennes, une Pauline Marois bronzée et enthousiaste qui ne cessait de recevoir les compliments des passants. De retour d’une semaine de vacances dans le Sud, elle a apporté un peu de soleil à cette campagne bloquiste à l’image de la météo d’avril : du temps froid, un peu de brouillard et des précipitations inattendues.

La chef péquiste ne s’est pas seulement occupée de la météo. Samedi matin, une demi-douzaine de députés péquistes ont rejoint le duo Duceppe-Marois à Longueuil. Au total, il y avait une quinzaine d’élus souverainistes parmi les 50 personnes entassées dans le local électoral de Longueuil. Un rappel de la formidable machine électorale à laquelle le NPD fera face aujourd’hui.

Durant toute la campagne, Gilles Duceppe s’est fait un honneur de ne pas commenter les sondages, qui sont passés de prévisibles à inquiétants à catastrophiques. « Si ma grand-mère avait eu quatre roues, c’eût été un tracteur », a-t-il souvent répondu.

Au sujet du résultat du vote d’aujourd’hui, le chef du Bloc québécois a plutôt utilisé une citation de son philosophe préféré. « Je ne fais jamais de prédictions, surtout en ce qui concerne l’avenir », disait Yogi Berra.

Le Bloc fera peut-être mentir les sondeurs qui prévoient son déclin ce soir. Mais peu importe l’issue du scrutin, pour le politicien le mieux en selle au Québec il y a un mois, celui que certains voyaient à la tête du PQ, une autre citation de l’ancien receveur des Yankees s’impose : « L’avenir n’est plus ce qu’il était. »

Jack Layton : De la canne à la vague

(Paul Journet, Toronto) L’avion du NPD a été baptisé Air Canne, pour la microfracture à la hanche de Jack Layton. Mais depuis quelques jours, certains l’appellent désormais l’Orange Crush One.

La campagne du NPD ne claudique plus. Le coup de foudre avec le Québec est tellement surprenant qu’on sort le lexique des catastrophes naturelles pour le décrire. Raz-de-marée, déplacement des plaques tectoniques... Pour la première fois, le NPD mènerait au Québec et devancerait les libéraux au Canada. Pourtant, le parti est dirigé par le même chef qu’aux trois dernières élections. Et son message n’a pas beaucoup changé. Gilles Duceppe aime parler « d’accélération de l’histoire » pour ces sauts imprévisibles. Mais il ne pensait pas en devenir la victime.

Dans les rassemblements qui ont suivi le débat des chefs, le mot « momentum » a commencé à apparaître sur le télésouffleur de M. Layton. Et plus la campagne avançait, avec sa succession de sondages étonnants, plus il semblait y croire. Le samedi de Pâques, le NPD a osé tenir un événement à l’Olympia, à seulement trois coins de rue du local de Gilles Duceppe. Dans la fenêtre, on voyait une poignée de bénévoles travailler pendant que l’Olympia se remplissait pour le plus important rassemblement de l’histoire du parti au Québec.

Comme celles du Bloc et des libéraux, la campagne du NPD se fait dans un environnement qui n’est pas trop contrôlé. Malgré tout, contrairement à Michael Ignatieff, M. Layton a rarement été mis à l’épreuve dans les assemblées populaires. C’était plutôt le genre d’événement où il remerciait les gens pour leur « très bonne question ».

Le NPD attire beaucoup de jeunes. Également beaucoup de personnes avec de difficiles histoires à raconter. À Welland, en moins d’une heure, on a entendu parler d’un père et sa fille en compétition pour le même boulot dans une franchise de café, d’une octogénaire incapable de trouver quelqu’un pour lui donner un bain à l’éponge par semaine, d’un vétéran victime du syndrome de stress post-traumatique et même d’un manifestant qui s’est fait arracher sa jambe artificielle par la police au sommet du G8.

M. Layton (ou Jack, comme le tutoient ses militants) s’en tient le plus souvent à ses phrases préparées à l’avance. Et que ce soit à Vancouver, à Montréal ou à Saskatoon, M. Layton a exercé un magnétisme indéniable sur les foules. Il n’était pas rare que certains s’affublent d’une moustache pour venir le rencontrer.

Le NPD a mené sa campagne moins sur ses programmes de gauche, et davantage sur le refrain fédérateur du changement. En 2011, au Québec, plusieurs semblent encore penser qu’« il faut que ça change », tout simplement.


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2 mai 2011 - Harper majoritaire

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