En ouvrant mon journal ce matin, j’ai eu l’impression de retourner 25 ans en arrière. Comme dans le bon vieux temps, nous reviendrions à deux grands réseaux français de télévision et deux grands partis politiques au Québec. Le Québec renouerait-il avec le bipartisme ?
Dans une telle perspective, la popularité grandissante de Jean Charest serait moins le résultat de son apparente et présumée métamorphose, que celui d’un changement plus profond de l’humeur des Québécois. La popularité de Jean Charest et de son parti n’en serait pas la cause, mais plutôt le symptôme.
Lors des élections de 2003, le vote de Mario Dumont s’était écrasé à la dernière minute pour permettre l’élection des libéraux de Jean Charest. Bernard Landry était alors un adversaire suffisamment coriace pour provoquer une polarisation des votes chez ses adversaires qui ne souhaitaient pas la réélection d’un gouvernement du Parti Québécois. Exactement l’inverse de ce qui s’est passé en mars 2007, où Boisclair était perçu comme une personnalité trop faible pour entretenir cette polarisation entre le PQ et le PLQ, permettant ainsi aux fédéralistes fatigués de donner leurs votes à l‘ADQ de Mario Dumont sans que cela cause nécessairement la défaite des fédéralistes de Jean Charest.
C’est probablement l’arrivée de Pauline Marois qui a changé cette donne. Perçue d’abord comme une femme qui a de la poigne, les fédéralistes au sein de l’ADQ de Mario Dumont ont vu son arrivée comme une menace pour la réélection des forces fédéralistes au Québec. C’est donc moins la faiblesse de l’équipe de Mario Dumont ou la nouvelle image de Jean Charest qui provoquerait cette nouvelle polarisation entre le PQ et le PLQ, mais bien le danger que représenterait la venue de Pauline Marois pour les forces fédéralistes.
Tous les observateurs reconnaissent qu’elle a la capacité d’aller chercher le vote mou des autonomistes, la stratégie qu’elle emploiera pour les attirer étant probablement la clé de voûte du succès qu’elle récoltera. Nul doute que les sondages de l’automne dernier ont accrédité cette thèse au moment même où elle proposait ses deux projets de loi sur la citoyenneté et la constitution du Québec. On a vu l’opinion publique réagir immédiatement, d’un bord comme de l’autre, l’ADQ en étant la principale victime.
Pour que mon hypothèse se vérifie, l’ADQ devrait normalement voir son vote continuer à s’effriter au cours des prochains mois et la prochaine vague à quitter le navire adéquiste devrait probablement être composée d’autonomistes qui iraient sûrement rejoindre le camp du PQ. Si l’on tient compte du taux de satisfaction envers le gouvernement des Libéraux de Jean Charest de l’ordre de 41% et des 37% d’appuis au PLQ, la convergence de ces deux données pourrait signifier que les Libéraux auraient atteint le maximum de votes disponibles chez les fédéralistes.
Compte tenu de cette polarisation du vote fédéraliste dans le camp du PLQ, si les libéraux déclenchaient une élection aujourd’hui, il pourrait probablement compter sur cette convergence de 40% du vote, ce qui provoquerait automatiquement l’effondrement du vote adéquiste. S’il y a bel et bien une polarisation du vote qui émerge présentement au Québec, le PQ devrait également en tirer profit et aller chercher lui aussi une importante tranche des appuis à l’ADQ, entre 5% et 10% de l’électorat. Ce qui positionnerait le PQ et le PLQ à égalité avec chacun 40% du vote. À la vitesse que s’effectue le dégonflement de l’ADQ, cette conjoncture devrait se manifester assez rapidement, une élection accélérant probablement ce processus.
Or c’est justement dans le contexte d’une polarisation des débats que les scandales font le plus mal à ceux qui les ont provoqués. Tous se souviendront que l’affaire Oxygène 9 n’avait eu que peu de conséquences sur les appuis à Bernard Landry lorsqu’elle avait été révélée au grand public, mais la brèche était suffisamment grande pour qu’elle devienne une faille lors des élections qui ont suivi. C’est ce qui risque d’arriver à Jean Charest aux prochaines élections lorsque les électeurs se demanderont s’ils doivent lui accorder un troisième mandat. Le doute fera inexorablement son chemin auprès des électeurs qui auront alors suffisamment de raisons pour ne pas lui accorder une troisième fois leur confiance.
Les frasques et les cachotteries de Jean Charest, si elles sont bien exploitées par ses adversaires, ne pourront alors que jouer contre lui. La même médecine devrait être servie aux conservateurs de Steven Harper. Si les électeurs pardonnent rapidement les mauvaises décisions prises de bonne foi, ils sont plus chatouilleux lorsqu’il s’agit de scandale. À preuve, le Bloc québécois a pu faire deux élections consécutives en capitalisant sur ce sujet. Les péquistes et les bloquistes devraient normalement exploiter ces opportunités pour affaiblir de concert leurs adversaires respectifs.
Morale de l’histoire : Jean Charest ne devrait donc pas trop se fier à ce que lui disent les sondages pour décider d’aller rapidement en élection. Il y a de fortes chances que nous assistions présentement à une polarisation des forces en présence et une élection rapide ne pourrait qu’accélérer ce processus duquel il n’est pas certain que le PLQ ressortirait gagnant.
Louis Lapointe
Brossard
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