La scène s’est déroulée lors des audiences entourant le projet hydroélectrique de La Romaine. Le grand chef des Innus de Natashquan s’est avancé au micro pour faire valoir le droit de sa communauté à des compensations plus hautes. "Savez-vous, a-t-il dit ce qu’il en coûte aujourd’hui de pratiquer le mode de vie traditionnelle ? Les coûts du pétrole grimpe. Savez-vous ce que ça coûte d’affréter un hélicoptère pour pratiquer la chasse traditionnelle ?"
Les Innus chassent en hélicoptère. Cette pratique a d’ailleurs provoqué des contentieux par le passé avec le gouvernement. On a accusé des chasseurs autochtones de tirer du haut de leur hélico et de tuer des caribous en grand nombre. On met la pédale douce très rapidement afin de ne pas envenimer les relations entre l’autochtone et le pouvoir blanc. Les journalistes pour leur part ne s’aventurent pas trop sur le sujet des pratiques abusives de la chasse. On sait de toute manière que le territoire est mal surveillé et que les abuseurs courent partout en forêt, amérindien ou pas.
Si on rassemble les revendications territoriales des amérindiens, on en vient rapidement à un droit de réquisition sur plus de la moitié du territoire québécois. Avec pareille situation, on comprend que tout effort d’encadrement des pratiques qu’implique le soi-disant mode de vie traditionnelle risque fort de passer pour de la tyrannie. Et comme le gouvernement québécois est en éternelle négociation, les fonctionnaires qui sont vraiment au front à chercher des ententes ont intérêt à se taire.
On entendit donc beaucoup plus les adversaires du projet La Romaine que ses partisans. Dès qu’on touche à des causes sacrées comme l’écologie ou les amérindiens, on n’a pas intérêt à parler apparemment contre, de sorte que la seule chose qui s’étale dans les journaux, c’est la guimauve romantique. On parle du pouvoir blanc, allié des pollueurs, jamais de l’impasse que représente le mode de vie dit traditionnel et jamais de ce système des réserves devenu pierre d’angle de la revendication territoriale érigé en business.
L’alternative à la Romaine proposée de la part de quelques tribuns écologistes ressemblait à un dessin d’enfant. On n’avait qu’à se rallier à l’éolienne, à la géothermie, à l’énergie solaire. Et surtout il ne fallait surtout pas vendre aux américains. Laissons-les construire des centrales au charbon.
Les communautés Innus ont fini par acquiescer, hormis une qui s’était d’abord retirée de la négociation sous prétexte que cette étendue de territoire ne concernait pas son périmètre habituel de revendications territoriales. Cette dernière s’est ravisée et se dit désormais concernée. Dans les officines d’Hydro-Québec, on appelle ça la stratégie du midi et une. Il y a un effet symbolique boeuf à solliciter un énoncé des tribunaux quand les béliers mécaniques s’avancent sur le terrain.
C’est qu’on sait que la figuration médiatique est un élément moteur d’une bonne négociation. Attachez-vous à un arbre ou planquez-vous sur le chemin de la bétonneuse, coiffé de plumes, incarnation de l’homme assiégé et bucolique. Le négociateur va monter les prix à midi et une.
À Hydro-Québec, on se croise les doigts ou on éponge ses sueurs froides.
André Savard

