Au travail, l’anglais nous dépersonnalise et nous désolidarise
“Le Canadien français et son double” (chapitre 4) de Jean Bouthillette
Ces extraits se rapportent à une situation historique qui existait entre 1961 et 1971, date de l’écriture de l’essai de Jean Bouthillette. Ou avant. Il ne s’agit pas ici d’un résumé. J’insiste sur l’aspect historique car l’aspect psychanalytique de l’âme collective est trop complexe. Décidément, si mes faux résumés vous intéressent, il va vous falloir lire le livre au complet.
A vous de juger si ce qui est dit s’applique encore en 2009, plus de trente ans après la loi 101. Un ami me racontait qu’à Pratt et Whitney Canada de Longueuil, dans une réunion de cadres de six personnes, il suffit de la présence d’un Indien (de l’Inde) unilingue anglais pour que toute la réunion se déroule en anglais : les cinq francophones ont le bonheur de savoir l’anglais. Le comité de francisation de l’entreprise déplore que Pratt et Whitney Canada n’ait pas encore obtenu son certificat de francisation de l’Office de la langue française. Notons quand même que sur le plancher de l’usine de haute technologie de fabrication de moteurs d’avion, le français domine et que des logiciels en français sont offerts aux employés. Mais l’Indien unilingue anglais, qui travaille au Canada qui est un pays avec deux langues officielles, l’anglais et le français, avec des collègues bilingues extrêmement polis, pourquoi apprendrait-il le français ? L’ anglais est sa langue de travail à Longueuil où habite une population francophone à 90%.
Qui dira, à part André Pratte, le jovialiste de service, qu’en 2009, dans la grande région de Montréal, le français est vraiment la langue de travail ? Même après la loi 101 votée par le Parlement de Québec en 1978. Robert Barberis-Gervais
Extraits
“Si, contrairement au reste du Canada, le Québécois n’est pas dépouillé de sa langue au principe même de sa vie collective, il l’est dans son activité économique. On ne nous en dépossède pas absolument ; mais on l’écarte très pragmatiquement, comme par la seule force des choses, du monde de l’industrie- de l’usine à l’administration- du commerce et des affaires. Notre langue a été infériorisée.
Peuple privé du soutien essentiel de sa métropole après la Conquête, la révolution industrielle, qui est le fait de l’Anglais - et plus tard de l’Américain- nous a trouvés, dans la seconde moitié du siècle suivant, déclassés et démunis, sans moyens matériels comme intellectuels. Et l’urbanisation massive qui s’ensuivit a précipité, dans un temps relativement court, un peuple en majorité paysan et sous-développé dans un univers socio-économique au sein duquel non seulement a-t-il été prolétarisé et mis en état de dépendance, mais où sa langue a eu de moins en moins d’usage, Pour gagner notre pain, dans ce seul coin de terre canadienne qui soit vraiment nôtre et où nous sommes l’immense majorité, notre langue non seulement n’est pas toujours nécessaire mais elle est rarement suffisante.
Par sa structure socio-économique moderne, le Québec a pris visage anglais.
Même pas moyen d’échange puisque l’Anglais commence à peine à daigner apprendre notre langue, celle-ci s’efface dès que nous entrons en relation économique avec lui et ne sert plus guère de moyen de communication qu’entre nous (...).”
“Par la dépendance linguistique qu’elle entraîne, la dépendance économique entretient une perpétuelle désintégration de nous-mêmes, un individualisme stérile qui a contribué puissamment à notre dépolitisation.”
“Et là même où nous avons réussi, face à l’Anglais, à établir une relation de concurrence économique, nous en sommes venus de notre propre chef à écarter notre langue, à considérer la langue anglaise non comme un outil commode et occasionnel, voire indispensable en certaines circonstances, mais comme le mode d’expression normal, sinon unique, de l’activité économique et à l’adopter comme s’il s’agissait d’un choix libre et non d’une contrainte.”
“Mais en nous dissociant ainsi de notre langue, nous faisons plus que nous soumettre, bon gré mal gré, aux seules pressions du milieu socio-économique ; plus que faire preuve, jusqu’à l’absurde, de ce qui est pour les uns sens pratique élémentaire, pour les autres réalisme supérieur. Nous obéissons inconsciemment à une logique plus profonde, qui est celle, globale, de l’abstraction juridique canadienne.”
“Au regard de la loi, en effet, qui dissocie la langue de l’identité, le pouvoir économique anglophone, même s’il nous est étranger par la langue, ne saurait en aucune manière exercer sur nous une action dépersonnalisante puisque, par la citoyenneté indistincte, nous sommes Canadiens à l’égal de l’Anglais - que nous n’avons donc qu’à imiter pour acquérir sa puissance et sa richesse (...) C’est ainsi que le pouvoir économique anglophone (...) se propose comme l’ordre établi, juste et incontestable, que nous n’avons pas à remettre en question mais auquel au contraire nous devons nous adapter (...) jusqu’à en venir à se saisir et à se vouloir à l’image triomphante de l’Anglais, dont la langue est devenue synonyme de progrès et de réussite. L’affirmation individuelle se fait contre celle de la collectivité, et parfois son rejet.”
“Derrière la présence triomphante de l’Anglais au Québec, il y a plus que son effort individuel et ses vertus : il y a cette infrastructure juridique qui, en même temps qu’elle cautionne sa puissance économique, fonde son bon droit et sa bonne conscience. C’est ce système global - cette conjonction du pouvoir économique anglophone et de l’abstraction juridique canadienne - qui se profile derrière notre échec historique. La dépendance économique nous conduit à ressembler à l’Anglais (...).”
Extraits choisis du “Canadien français et son double” (1961-1971) de Jean Bouthillette par Robert Barberis-Gervais, Longueuil, premier août 2009

