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Au-delà de la tempête de chiffres
Rima Elkouri
La Presse
mercredi 5 décembre 2007


La tempête de neige à peine finie, nous voilà ensevelis sous une tempête de statistiques. Qui sommes-nous ? Combien sommes-nous ? Quelle langue parlons-nous à la maison ? Quelle langue parlons-nous quand nous pelletons ? Quel est notre chiffre chanceux ? Statistique Canada peut tout vous dire ça ou presque, chiffres compilés du dernier recensement à l’appui.

La première chose que j’ai entendue à propos de ce nouveau portrait statistique, c’est que, pour la première fois, la proportion de francophones à Montréal passait sous la barre des 50%. Une donnée inquiétante, se demandait-on ?

Avant de m’inquiéter, je me suis mise à pelleter le long du chemin tracé par Statistique Canada d’un océan à l’autre à la recherche de cette donnée fatidique. J’ai trouvé un premier tableau sur la langue parlée le plus souvent à la maison pour la région métropolitaine de recensement de Montréal. La proportion de francophones selon ce tableau : 67,9%.

Peut-être parlait-on de la langue maternelle alors ? Non. La proportion de Montréalais de la région métropolitaine de recensement dont le français est la langue maternelle est de 64,9%.

J’ai continué à pelleter du côté des données qui concernaient plus spécifiquement la Ville de Montréal. Là encore, rien n’indiquait que la proportion de francophones tombait sous la barre des 50%. Submergée par une gadoue de chiffres, j’ai fini par trouver LE tableau incriminant. Il s’agit du tableau qui concerne la langue maternelle dans l’île de Montréal, incluant donc les villes de banlieue anglophones, mais excluant la couronne nord et la Rive-Sud francophones. On y indique que 49,8% des Montréalais compilés de cette façon sont de langue maternelle française contre 32,6% de langue autre et 17,6% de langue anglaise.

Inquiétant ? Ce le serait si tous ceux dont la langue maternelle n’est pas le français ne parlaient pas la langue de la majorité au Québec. Or, ce n’est pas le cas. On peut très bien avoir comme langue maternelle l’italien, l’arabe ou l’espagnol et être francophone. En ce sens, dire que les francophones sont minoritaires à Montréal en se basant sur le seul critère de la langue maternelle, c’est dire un peu n’importe quoi ou encore insinuer que seuls sont de vrais francophones ceux dont la langue maternelle est le français.

Qu’on reste préoccupé par la survie d’une langue française minoritaire dans une mer anglophone, je veux bien. Mais lorsqu’on utilise l’indicateur de la langue maternelle parlée dans l’île de Montréal pour indiquer ce qu’il n’indique pas, on n’est plus dans le rayon de la vigilance, mais bien dans celui de l’alarmisme.

S’il est vrai que la proportion de Montréalais parlant le plus souvent français à la maison a diminué depuis 2001, passant de 56% à 54%, on note par ailleurs que cette proportion a tout de même augmenté chez les allophones, lentement mais sûrement. Pour la première fois depuis qu’on compile ces statistiques, on observe que les transferts linguistiques des allophones vers le français sont plus importants que ceux vers l’anglais. Cinquante et un pour cent d’entre eux ont adopté la langue de Michel Tremblay à la maison, contre 39% en 1996. Ce n’est peut-être pas suffisant, mais c’est à tout le moins encourageant.

Est-ce à dire que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes francophones ? Bien sûr que non. Le portrait linguistique esquissé par Statistique Canada montre bien que, malgré tout, le français perd du terrain comme langue parlée le plus souvent dans les chaumières du Québec, passant de 83,1% en 2001 à 81,8% en 2006. De la même façon que l’anglais perd du terrain en Ontario, dira-t-on. Mais comme la langue anglaise a un statut moins précaire en Amérique du Nord, les conséquences à long terme ne sont pas les mêmes.

Faible taux de natalité oblige, l’avenir du français au Québec dépendra encore et toujours des efforts déployés du côté de la francisation et de la sélection d’immigrants maîtrisant déjà le français. Et, pour favoriser l’intégration, encore faudrait-il aussi que les Québécois francophones cessent de déserter l’île où réside la majorité des immigrés. Car, comme le soulignait avec justesse la semaine dernière le professeur Louis Balthazar devant la commission Bouchard-Taylor, on se retrouve dans une situation où il n’y a malheureusement pas assez de francophones dans les lieux où se passe l’intégration des nouveaux venus. Si bien que, dans certains coins de Montréal, on peut oublier que cette ville aux mille accents en est quand même une française avant tout. Dommage.

- source

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