L’intention du Ministère de l’Éducation, du Loisirs et des Sports du Québec de « mettre en place progressivement un « programme d’anglais intensif » d’ici les cinq prochaines années dans les écoles du Québec a de quoi inquiéter. La documentation diffusée par le MÉLS place les parents devant un fait accompli, comme si la pertinence même d’augmenter de façon démesurée le temps d’enseignement consacré à l’anglais était incontestable, et la décision coulée dans le béton. Les informations contenues dans ces documents sont biaisées et incomplètes, parce qu’elles ne présentent que les avantages présumés d’un tel programme. Pourtant, des aspects négatifs complètement escamotés abondent, ce que les paragraphes qui suivent vont démontrer. Par ailleurs, rappelons que ce programme ne sera pas « offert » à tous les élèves, mais bel et bien imposé dans l’ensemble des écoles primaires du Québec.
Deux caractéristiques fondamentales de ce programme posent principalement problème, soit l’augmentation et la concentration du temps d’enseignement de l’anglais en 6e année.
On parle ici bel et bien d’un saut magistral et périlleux de 30 à… 400 heures consacrées à une seule matière dans la seconde moitié de la 6e année… Ce n’est pas rien ! Une session normale compte 90 jours (18 semaines) multipliés par 5 heures (= 450 heures), ce qui laissera bien peu de place au « reste ». Notez bien qu’aucune autre matière, du début à la fin du primaire, du secondaire et collégial, y compris le français langue maternelle, ne mérite le privilège de tasser ainsi toutes les autres. Très concrètement, cela veut dire, dans tout le réseau : des milliers de postes de professeurs d’anglais de plus et, conséquemment, des milliers d’emplois en moins dans toutes les autres matières, y compris et surtout en français.
On peut se demander ce qui serait arrivé si les résultats à l’examen final de secondaire 5 en mathématiques étaient eux aussi décevants : aurait-on réagi en ajoutant des centaines d’heures consacrées à cette matière en diminuant le temps d’enseignement consacré aux autres ? Poser la question, c’est y répondre.
Le MÉLS oublie de répondre à une question fondamentale : quelles disciplines seront affectées et quels cours seront sacrifiés pour compenser ce manque à gagner de 370 heures ?
Le MÉLS oublie aussi d’évoquer le fait qu’il existe d’autres stratégies pour faire réussir les examens de sortie en secondaire 5 plutôt que d’imposer des matières intensives1 aux élèves, comme dépister plus tôt les plus faibles et leur offrir une formation complémentaire.
Le MÉLS oublie enfin de nous dire que dans les régions du Québec à forte proportion ou à majorité anglophone (ouest de Montréal, Outaouais, etc.), les francophones sont déjà bilingues par la simple immersion quotidienne dans un milieu social anglophone.
Une documentation qui tait des données importantes
Nulle part dans la documentation du MÉLS on ne répond aux objections suivantes, et les titulaires du dossier au ministère sont incapables d’y apporter de réponses satisfaisantes :
Si l’anglais intensif est si efficace et si incontestable, alors pourquoi les Anglo-Québécois n’auront-ils aucunement, eux, à suivre un programme équivalent en français intensif ?
Qu’en est-il des autres provinces canadiennes et ailleurs dans le monde ? Pour quel mystérieux motifs n’a-t-on pas retenu ce système à ces endroits ?
De la 1e année du primaire à la dernière année du collégial, combien d’heures seront consacrées aux autres langues du monde, à part l’anglais et le français, dans le réseau scolaire québécois ? En ce moment, c’est zéro. Cela va à l’encontre d’un des objectifs du Programme de formation de l’école québécoise, Enseignement préscolaire et primaire, soit « L’apprentissage d’une langue seconde et d’une langue tierce constitue un outil des plus importants pour évoluer dans une société pluraliste ouverte sur d’autres univers culturels. » Aucune trace de la langue tierce dans le parcours académique québécois actuel, et encore moins dans celui que le PLQ propose.
Dans la tête des députés du Parti Libéral du Québec, existe-t-il une limite, un plafond au nombre d’heures qu’un francophone doit consacrer à l’anglais ? Peut-on, un jour, connaître assez l’anglais ? Si l’ajout de cours d’anglais de la 1e année à la 3e, puis au collégial, n’ont pas suffi pour les satisfaire, qu’est-ce qui nous dit que les libéraux n’étendront pas cette mesure aux autres années, une fois l’anglais intensif adopté en 6e année ?
Le danger concret de l’assimilation
Nulle part dans les liens qui ont été transmis aux comités de parents il n’est rappelé que l’école québécoise n’a que la responsabilité d’enseigner les bases de la langue seconde afin que les élèves puissent l’utiliser de façon fonctionnelle. Que cette « maitrise parfaite » soit différée jusqu’à la fin du secondaire n’a rien de scandaleux. L’école n’a pas à faire de tous nos enfants, de « parfaits » bilingues mur à mur, sans exception aucune. Les exemples des Acadiens ou des autres Canadiens français suffisent à montrer que dès que tout un peuple devient « parfaitement » bilingue et subjugué par sa langue seconde, sa propre langue recule. Combien d’anglophones du Nouveau-Brunswick suivent des cours de français intensif ? Et au Manitoba ? Ces chiffres n’intéressent pas le MÉLS.
Comme l’a démontré une étude de l’IRFA, c’est au secondaire et au collégial que les jeunes deviennent des consommateurs de biens culturels, et leurs choix sont déterminants pour ceux qui suivront dans leur vie. Livres, CD, DVD ; tout cela existe en version anglaise. Veut-on vraiment que, dans 10 ou 20 ans, nos enfants « parfaits bilingues » ne s’abonnent qu’à des magazines en anglais, réclament des films en version originale anglaise, trouvant intolérable la voix des traducteurs ? Ce que les anglophones appellent l’acculturation sera alors bien enclenché.
L’attrait de l’anglais pour un Québécois, même celui provenant des régions, sera tel qu’il passera à l’anglais tout naturellement en toute occasion, contribuant à son tour à angliciser Montréal.
L’idée même de parler seulement anglais au travail, à l’épicerie ou à l’école les dérangera de moins en moins, puisqu’ils le parleront aussi bien que leur langue maternelle.
Nos créateurs, qui produisent déjà dans une importante proportion des œuvres directement en anglais, seront de plus en plus naturellement incités à le faire, privant le français d’une source de plus de dynamisme et de richesse.
Ils ne se battront plus –ou alors mollement- pour que la publicité qui les entoure soit en français : la norme sera l’affichage et la pub bilingue mur à mur. En d’autres termes, leur sensibilité linguistique s’amoindrira. Les touristes anglophones comme les immigrants récemment francisés tenteront en vain de pratiquer leur français : tous les francophones qui s’adresseront à eux répondront en anglais dès que le moindre accent sera détecté.
CONSIDÉRANT QUE le MÉLS essaie de faire passer un programme improvisé ;
CONSIDÉRANT QUE sa pertinence n’est ni justifiée ni scientifiquement démontrée ;
CONSIDÉRANT QUE nulle part ailleurs au Canada ou dans le monde un tel programme n’a son égal ;
CONSIDÉRANT QUE son implantation est problématique, ne serait-ce que parce que son impact sur la tâche enseignante est considérable et sans précédent (le MÉLS prévoit même l’embauche massive de professeurs étrangers) ;
CONSIDÉRANT QUE un tel programme rend dominant l’anglais sur toutes les autres matières durant l’ensemble de la 6e année, y compris le français (9 heures par semaines fois 18 = 162) de la 1e à la 5e année. Ce programme ne laissera que 80 heures de français en 6e année.
CONSIDÉRANT QUE il ne s’agit en conséquence ni de la bonne manière ni de la bonne dose d’anglais à prescrire,
En conséquence, nous formulons la proposition qui suit :
QUE LE MÉLS RETIRE IMMÉDIATEMENT LE PROGRAMME D’ANGLAIS INTENSIF EN 6E ANNÉE AFIN DE LE RÉEXAMINER DE FOND EN COMBLE. NOUS CROYONS QU’UN TEL PROGRAMME COMPORTE DES INCONVÉNIENTS MAJEURS. DANS LES COMMISSIONS SCOLAIRES OÙ LE BESOIN SE FAIT SENTIR, LA SOLUTION DE RECHANGE NE DEVRA COMPORTER AUCUN DES IMPACTS NÉGATIFS CI-HAUT MENTIONNÉS.
Nous ne sommes pas contre l’anglais, nous souhaitons simplement que le temps qui y soit consacré soit proportionnel aux besoins réels des Québécois de toutes les régions et, surtout, que cette mesure ne contribue ni à affaiblir le français ni à encourager les transferts linguistiques au profit de l’anglais.
— -
1 - Rappelons que ce programme a été implanté au Saguenay-Lac-Saint-Jean sous prétexte que les élèves issus de cette Commission scolaire réussissaient moins bien à l’examen ministériel d’anglais de 5e secondaire, essentiel à l’obtention d’un DÉS.
***
Jean-François Vallée
Parent
Saint-Philippe-de-Néri
Le 20 janvier 2011




