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LE SOLEIL - ANALYSE
Après le pic pétrolier, la décroissance ?
Si le pic pétrolier est arrivé, sommes-nous collectivement condamnés à vivre dans l’obscurité ?
Gwynne Dyer
Le Soleil
mardi 20 novembre 2007


« Ne pas céder à la panique » : voilà un excellent conseil à suivre en temps de crise (sauf si vous êtes investisseur, auquel cas il faut paniquer, mais 48 heures avant tout le monde). Si la crise du pic pétrolier est en train de sévir, la meilleure réaction est de ne surtout pas s’affoler. Bien gérée, cette crise pourrait s’avérer relativement bénigne, mais si les gouvernements et les marchés paniquent, ce sera la catastrophe.

La flambée actuelle du prix du pétrole n’est assurément pas due à la conviction que l’offre de pétrole a atteint son maximum et est désormais vouée au recul. Les opérateurs des marchés boursiers londoniens et new-yorkais font réagir le marché en fonction du flot quotidien d’informations — notamment la possible invasion du Kurdistan irakien par les Turcs, les deux plateformes pétrolières en Mer du Nord fermées pendant une semaine pour intempéries — et se préoccupent assez peu des problèmes à plus long terme, tels que le pic pétrolier.

Un marché bête et méchant

Le marché est bête et méchant : l’offre est tendue et l’approvisionnement susceptible d’être interrompu. Du coup, le prix de l’or noir grimpe. Mais si le marché fonctionne autant en « flux tendu », c’est parce que la demande croît plus vite que l’offre depuis plusieurs années, principalement en raison de l’essor économique asiatique. Et aujourd’hui, on craint que l’offre de brut cesse complètement d’augmenter. L’institut Energy Watch Group (groupe d’études indépendant de l’industrie pétrolière), basé en Allemagne, a déclaré, le mois dernier, que la production mondiale de pétrole avait atteint son paroxysme en 2006, avec 81 millions de barils par jour (mbj). Selon ses prévisions, elle devrait retomber à 58 mbj d’ici 2020, et à seulement 39 mbj en 2030.

Dans cette hypothèse, cela nous laisse à peine plus de 20 ans pour réduire notre consommation de pétrole de moitié. Ou plutôt de deux tiers, en réalité, car la demande mondiale de pétrole devrait augmenter de 37% d’ici 2030, nous dit le rapport annuel de l’Energy Information Administration, l’agence statistique du Département américain de l’Énergie. Théoriquement, deux décennies devraient suffire pour concevoir des moteurs plus économiques et mettre en place d’autres mesures visant à remplacer la moitié du pétrole consommé par les transports et à passer à des énergies alternatives pour ce qui est du reste. Mais beaucoup doutent qu’une telle mutation de l’économie soit viable.

Les sceptiques assurent que la prise de conscience que l’offre de pétrole va fatalement baisser et le prix du pétrole augmenter entraînera une lutte acharnée pour le contrôle des réserves restantes, accompagnée de guerres qui épuiseront ces réserves encore plus vite. Les marchés paniqueront et une dépression mondiale profonde et permanente appauvrira tout le monde. Il ne restera alors ni la volonté ni les ressources pour construire une économie nouvelle, bien moins dépendante du pétrole.

À l’évidence, le pétrole est une ressource limitée et, à un moment donné, la production atteindra son point maximum et entamera un déclin. Est-ce déjà le cas ? C’est possible. La production mondiale de pétrole, qui a augmenté en moyenne de 1,2 mbj ces vingt dernières années, stagne depuis presque dix-huit mois, malgré l’absence de perturbations majeure.

Si le pic pétrolier est arrivé, sommes-nous collectivement condamnés à vivre dans l’obscurité ? Bien sûr que non. On estime que le recul de la production mondiale de pétrole, une fois le « pic » atteint et dépassé, est de seulement 2% par an. Si la demande continuait de croître d’environ 2% par an, au niveau de l’offre, cela impliquerait un manque de 4% l’année suivante, de 8% l’année d’après, puis de 12% et ainsi de suite.

Cependant, cette hypothèse suppose que les économies asiatiques continuent à leur croissance actuelle. Or ce ne sera pas le cas si le prix du pétrole crève le plafond. Alors supposons que nous devions faire face à une pénurie de pétrole cumulée de 3% par an. Les économies modernes sont-elles capables de transformer structurellement leurs principaux transports et leurs énergies à un rythme de 3% par an ?

Elles en sont parfaitement capables, à condition de poursuivre dans la voie de la coopération internationale et de ne pas céder à la panique. En outre, les technologies dont elles ont besoin pour se défaire de leur dépendance excessive au pétrole sont précisément celles qui doivent leur permettre de réduire leurs émissions de carbone et d’écarter la menace d’un réchauffement climatique incontrôlable.

Si le pic pétrolier est effectivement là, nous sommes capables de faire avec. Et s’il n’a pas encore eu lieu, nous devrions tout de même faire comme s’il était là. Plus tôt nous commençons à adapter notre économie à un avenir où le pétrole sera de plus en plus rare et cher, plus nous réduisons les risques et moins la tâche sera ardue le moment venu.

***

Gwynne Dyer

Journaliste indépendant*

*L’auteur est un journaliste canadien basé à Londres. Ses articles sont publiés dans 45 pays.

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