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Aimé Césaire et le Québec ou la noblesse d’être nègre
Gaëtan Dostie
Tribune libre de Vigile
jeudi 30 octobre 2008      755 visites


Seule contribution québécoise à l’Hommage à Aimé Césaire, publié dans "L’Année francophone internationale" 2008

L’influence de l’auteur du « Cahier d’un retour au pays natal » dans le Québec des années 60 est manifeste. D’abord et avant tout chez Gaston Miron. Il est de lui, un poème devenu célèbre qui au milieu des années 50, s’intitulait « Canada ma terre amande, ma terre amère », puis, après 57, suite à la lecture du « Portrait du colonisé » d’Albert Memmi, alors que Miron devint « indépendantiste avoué », il en vint à refléter cet engagement :

« Compagnon des Amériques
Québec ma terre amère, ma terre amande
Ma patrie d’haleine dans la touffe des vents. »

Dans les commentaires de Miron, en marge de l’édition de 1994 de « L’Homme rapaillé » dès le premier poème de « Deux sangs » (1953), Miron écrit ceci :

« En 1955, la lecture de René Depestre, d’André Frénaud, d’Aimé Césaire, me bouleversera en raison d’une parenté à mon insu très proche. Mais elle me confirma dans mon écriture et m’incita à faire davantage mon propre chemin dans le langage en accentuant ma différence. » Miron lui-même est un peu notre Césaire à nous, et l’un dès plus éminent défenseur de l’idée de l’indépendance du Québec.

Mais Miron, prenant exemple du combat de tous les colonisés, n’envisagea jamais de se définir comme appartenant à la négritude. Surtout que le mot « nègre » revêtait tantôt la figure de l’opprimé et encore plus, ce concept politique, stigmatisé par André Laurendeau, qui, avant d’être le coprésident de la fameuse « Commission sur le bilinguisme et le biculturalisme », alors directeur du Devoir, avait publié en 1958, trois éditoriaux intitulés : « La Théorie du roi nègre » ; il y dénonçait le premier-ministre du Québec d’alors : Maurice Duplessis. Il écrivait ceci :

« Les journaux anglophones du Québec se comportent comme les Britanniques au sein d’une colonie d’Afrique. Les Britanniques ont le sens politique, ils détruisent rarement les institutions politiques d’un pays conquis. Ils entourent le roi nègre mais ils lui passent des fantaisies. Ils lui ont permis à l’occasion de couper des têtes : ce sont les moeurs du pays. Une chose ne leur viendrait pas à l’esprit : et c’est de réclamer d’un roi nègre qu’il se conforme aux hauts standards moraux et politiques des Britanniques. Il faut obtenir du roi nègre qu’il collabore et protège les intérêts des Britanniques. Cette collaboration assurée, le reste importe moins. Le roitelet viole les règles de la démocratie ? On ne saurait attendre mieux d’un primitif …

Je ne prête pas ces sentiments à la minorité anglaise du Québec. Mais les choses se passent comme si quelques-uns de ses chefs croyaient à la théorie et à la pratique du roi nègre. Ils pardonnent à M. Duplessis, chef des naturels du pays québécois, ce qu’ils ne toléreraient de l’un des leurs. On le voit couramment à l’Assemblée législative. On l’a vu à la dernière élection municipale. On vient de le vérifier à Québec. Le résultat, c’est une régression de la démocratie et du parlementarisme, un règne plus incontesté de l’arbitraire, une collusion constante de la finance anglo-québécoise avec ce que la politique de cette province a de plus pourri. »
Source : André Laurendeau, « La théorie du roi nègre - I », dans Le Devoir, le 4 juillet 1958, p. 4.

Dès lors, le mot « nègre » ne pouvait être que hautement politique mais de là à ce qu’il soit associé à une revendication dynamique, ce fut là l’empreinte des chantres de la « négritude ».

Plus que Senghor, ou Léon Gontran Damas, ses compagnons dans l’affirmation de la « négritude », c’est la poésie de Césaire qui insuffle à la nôtre, cette volonté de donner à naître un pays. En 1963, paraît chez Déom, ce recueil collectif : « Le Pays », ou déjà André Major, Guy Robert et surtout Paul Chamberland, entreprenaient de nommer le « Pays natal ».

Chamberland continue magnifiquement, l’année suivante, en publiant coup sur coup, le fameux « Terre Québec » dont ce poème dédié « Aux camarades du FLQ (Front de Libération du Québec), victime de la délation cet inutile glas » « Deuil 4 juin 63 » dont voici cet extrait :

« les forges sont dressées dans les veines d’un peuple
la terre énorme halète et taille dans sa chair
l’enclume et le marteau la poudre et le canon
son visage grandit au premier feu des bombes
il tremble de le reconnaître il se tait
déjà tonne à ses tempes une parole armée
il entend crépiter les ténèbres du sang
la foudre et le métal le tam-tam des révoltes »

Puis à l’automne 64, paraît à Parti Pris : « L’Afficheur hurle » Dont ces extraits disent assez ce sentier déjà emprunté par Césaire :

« car nous avons affaire à une sacrée race de couillons de tontons d’éclopés de souriantes bedaines de laquais speakwhite de modérés petit gueux qui tantôt vous livreront un peuple aux encans de l’histoire en entonnant les aimez-vous-les-uns-les-autres du banditisme coopératif
(…)
je suis cubain je suis nègre nègre-blanc québécois fleur-de-lys et conseil-des-arts je suis colère dans toutes les tavernes dans toutes les vomissures depuis 200 ans … ». Voilà le concept débouté : non seulement notre condition de colonisé nous rapproche, mais leur combat pour la liberté est le long chemin commun que nous revendiquons.

Quand, en 1968, Pierre Vallières, poursuivant une grève de la faim dans sa prison newyorkaise, écrivit son célèbre récit autobiographique, le titre s’imposa de lui-même : « Nègres blancs d’Amérique ». Le comité d’aide mis sur pied par Miron, Pauline Julien et d’autres, pour financer la défense de Vallières et Charles Gagnon, produisit le 27 mai 1968 ce spectacle « Chansons et poèmes de la Résistance » pour lequel Michèle Lalonde écrivit ce poème fétiche qu’est « Speak White » : (extraits)

« Speak white
tell us again about Freedom and Democracy
Nous savons que la liberté est un mot noir
comme la misère est nègre
et comme le sang se mêle à la poussière
des rues d’Alger ou de Little Rock »

De même Gilbert Langevin, dans « Le Temps des vivants » qui fut l’hymne des indépendantistes des années 60, interprété en ouverture, tant à « Chansons et poèmes de la Résistance » qu’à l’assemblée de fondation du « Mouvement Souveraineté–Association » de René Lévesque en 1968, devenu le « Parti Québécois » :

« Que finisse le temps des prisons
Passe, passe le temps des barreaux
Que finisse le temps des esclaves
Passe, passe le temps des bourreaux

Je préfère l’indépendance
À la prudence de leur troupeau
C’est fini le temps des malchances
Notre espoir est un oiseau . »

Durant les années 60-70, la poésie québécoise fut à l’avant-garde du combat pour l’affirmation du pays. Ce sont les poètes qui ont donné son coup de mort à la notion dite « canadienne-française ». C’est Paul Chamberland, Gérald Godin, André Major, André Brochu, Gaston Miron, d’autres, qui, avec ce célèbre numéro de janvier 1965, de la Revue Parti Pris : « Pour une littérature québécoise », ont inscrit toute la culture comme étant celle d’un Peuple, celle du Québec. Ce fut un geste de décolonisation contagieux !

Ce sont essentiellement des militants de l’indépendance qui se solidarisent avec la vision « nègre » et empruntent un peu, beaucoup, la voie tracée par Césaire déjà dans son « Cahier d’un retour au pays natal ». Ce fut d’ailleurs une mission que voulut incarner la poésie de ces années révolutionnaires : "donner à naître un pays" !

C’est un legs qu’elle nous a laissé. C’est à vous, à nous tous, de l’assumer !

— Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) —




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