Adélard Godbout, la mémoire occultée

Le Devoir
lundi 18 septembre 2006

Le 18 septembre 2006, il y aura 50 ans que le Québec perdait, dans tous les sens du terme, l’un de ses plus illustres citoyens, Adélard Godbout. L’expression n’est pas trop forte. La plupart des leaders indépendantistes et la quasi-totalité des historiens ont enveloppé sa mémoire du silence réservé à ceux qui ont fait progresser le Québec sans avoir pour autant embrassé l’idéologie nationaliste.

Premier ministre du Québec de 1939 à 1945, Godbout, agronome de formation, homme cultivé, progressiste, humaniste et d’une intégrité irréprochable, perdra le pouvoir aux mains de Duplessis après avoir été à l’origine du virage du Québec vers la modernité, et ce, ironiquement, au moment même où De Gaulle libérait Paris du joug nazi grâce aux soldats américains, britanniques et canadiens qui lui avaient ouvert la voie.

Ironie en effet que, à ce moment précis de l’histoire où l’humanité vivait une grande libération, triomphait ici un dénommé Duplessis, chantre québécois de la doctrine du « travail-famille-patrie » si chères aux Pétain, Mussolini, Franco et Salazar. Le successeur de Godbout, on le sait, allait résolument plonger le Québec dans une période prolongée d’abyssale réaction, infligeant à ses compatriotes des reculs dont ils auront longtemps du mal à se remettre.

Godbout, tout comme MacKenzie King, choisit lucidement et courageusement d’appuyer sans réserve et dès la première heure le camp de la démocratie dans sa lutte résolue contre la barbarie nazie. Godbout se battit pour la France libre de De Gaulle, rejetant celle de Pétain à l’antisémitisme rampant, tournée vers le passé et la collaboration avec les nazis que louangent alors ici les Chanoine Groulx et Georges Pelletier, directeur du Devoir de l’époque. Peu d’intellectuels auront le courage d’affronter comme Godbout la mafia cléricale et le discours nationaliste de l’époque. Jean-Charles Harvey au journal Le Jour et Jean-Louis Gagnon au journal Le Canada feront notamment preuve d’une telle force morale. Eux aussi ont été évacués de notre mémoire historique par les nationalistes.

Godbout avait pourtant ouvert la voie de l’émancipation du peuple canadien-français et mérite sans conteste le titre de véritable précurseur de la Révolution tranquille. Godbout a notamment fondé, est-ce nécessaire de le rappeler, l’Hydro-Québec ; il a établi le droit de vote des femmes et a instauré l’instruction publique gratuite, universelle et obligatoire. Ayant étudié à l’étranger, il connaissait l’importance du savoir et appuya sans réserve l’idée voulant que toute émancipation passe d’abord et avant tout par la connaissance. Pour cette raison, il soutint la construction de l’Université de Montréal. Il appuya aussi l’amendement constitutionnel qui verra la naissance de l’assurance-chômage et des allocations familiales, que les provinces n’avaient pas les moyens d’offrir après la Crise de 1929 et dont Duplessis ne voulait pas pour des raisons idéologiques purement rétrogrades. Ce geste pourtant progressiste et nullement « anti-Québec » de Godbout lui vaudra aussi malheureusement l’odieuse calomnie de « vassal »...

Pour battre Godbout, Duplessis jouera la carte de la conscription et de l’autonomie provinciale « bafouée », et ce, au grand plaisir de l’Ordre de Jacques Cartier. Il devra aussi tricher en attisant la xénophobie.

Alors, comment expliquer l’empressement de René Lévesque à élever une statue à Duplessis à Québec après sa prise du pouvoir en 1976 ? Ou encore pourquoi Bernard Landry a-t-il calomnié Godbout durant la dernière campagne électorale provinciale, le traitant à mots à peine couverts de « collaborateur » ? Pourtant, le bilan réel de Godbout, lorsqu’on fait fi de la calomnie, est bel et bien digne d’être revendiqué par tout politicien d’esprit noble et humaniste.

Aujourd’hui encore, malheureusement, on continue d’occulter la mémoire de Godbout, lorsqu’on ne la traîne pas tout simplement dans la boue. C’est que le discours indépendantiste continue dans sa voie réductrice et passéiste, s’ancrant de façon complaisante dans sa culture de victime tournée vers le passé plutôt que sur celle de bâtisseur tourné vers l’avenir. En fait, force est de constater que le silence autour de la mémoire de Godbout démontre à l’évidence que le discours indépendantiste est encore, à ce jour, obnubilé par la vision rétrograde des leaders cléricaux et nationalistes qui favorisa la pérennité du duplessisme.

Si donc les leaders indépendantistes ne le font pas, l’histoire, elle, a le devoir de corriger cette troublante amnésie sur Godbout, en éliminant une fois pour toutes les idées reçues à son sujet, pour reprendre l’expression du cinéaste Jacques Godbout, son petit neveu, qui lui a d’ailleurs consacré un documentaire, intitulé « Traître ou Patriote », qui rectifie brillamment les faits. Chaque démocrate québécois devrait avoir pour souhait le plus cher que ce 50e anniversaire de la mort d’Adélard Godbout marque résolument le début irréversible d’une réappropriation collective de l’héritage légué au Québec par ce Juste.

Bernard Amyot
Montréal

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