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« Et si tous les quarts de siècle nous avons des velléités de remettre le système en question, bien vite nous revenons à nos tares, le système [fédéral] nous apparaissant moins suspect que nous-mêmes. Tel est le cruel balancier d’une histoire qui nous rabat au sol inlassablement. »   Jean Bouthillette
             
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Accommodements raisonnables et appartenance religieuse
Ainsi, en traitant les uns de morons et les autres de racistes, ces derniers servent-ils d’exutoires pour toutes nos craintes et nos peurs refoulées
Claude G. Thompson
Tribune libre de Vigile
mardi 6 novembre 2007      397 visites


Depuis le début de ce que l’on se plait à appeler « l’affaire Hérouxville  » ou encore « le syndrome Hérouxville », en passant par la réaction frisant la malhonnêteté intellectuelle et le manque de rigueur journalistique de la plupart de médias, pour finir par la suite qu’a voulu lui donner le gouvernement Charest avec la commission Bouchard - Taylor, je m’étonne de ce que l’on puisse se scandaliser un seul instant du bien-fondé, de la sincérité et du courage philosophique d’André Drouin et de Bernard Thompson. L’idée de vouloir que cesse tout accommodement de type religieux et de remettre en question le concept de multiculturalisme fait actuellement partie des grandes questions que plusieurs pays se posent tant en Europe qu’en Amérique. La nécessité de parler d’immigration, de valeurs sociales et d’identité culturelle découle nécessairement d’un tel questionnement et ne devrait choquer personne.

Ce qui personnellement m’interpelle au premier chef, c’est l’idée des accommodements religieux. En entendant les propos du cardinal Ouellette, j’ai hésité entre le fou rire irrépressible que déclenche parfois l’incrédulité des naïfs ou des ignorants et la juste colère de ceux qui ont trop bien connu le clergé catholique du Québec et son conservatisme rétrograde où se mêlaient asservissement du bon peuple des fidèles aux dictats de ses Princes, et mépris pour toute religion n’entrant pas dans le cadre de sa vision bornée de la vie spirituelle.

Ce que tout bon psychologue sait et ce que tout bon théologien ou tout bon philosophe devrait savoir, c’est que l’appartenance à une religion implique une dépendance ainsi qu’une soumission à des données irrationnelles ne se rattachant pas directement à des conditions sociales ou physiques, mais qui émanent plutôt de l’attitude psychique d’un individu. Appartenir à une confession religieuse tient à une prise de position vis-à-vis le monde qui nous entoure, alors que la religion constitue d’abord une « relation » individuelle à Dieu ou une recherche de la libération.

L’éthique de toute religion repose sur ces bases. Bien sûr, plus grande sera l’institutionnalisation des confessions, plus grands seront les risques que les individus se perdent dans la masse des fidèles qui appartiennent à une religion donnée, mais qui n’en pratiquent finalement aucune. Dès lors, il s’agira davantage d’une affaire sociale où l’individu devient un rouage du système en dehors duquel il ne trouvera pas de salut. Or, l’homme a besoin d’être relié au monde extérieur et seule une organisation sociale lui permettra de s’accomplir. En même temps, il lui faut acquérir son autonomie spirituelle et morale s’il veut trouver un but à son existence.

Cette autonomie, il ne la trouvera que s’il parvient à relativiser les facteurs extérieurs dont l’influence est parfois si puissante qu’elle le prive de son libre arbitre. Aussi a-t-il besoin de son expérience intérieure, de son vécu transcendant pour l’empêcher de se noyer dans la marée collective. Que l’on songe aux états totalitaires où seule prévaut la « raison d’État » et où tout individu qui se permet de penser différemment de ce qu’autorise la ligne du parti est immédiatement ramené à l’ordre quand il n’est pas tout simplement éliminé. De tels systèmes, où l’état se substitue à Dieu, conduisent droit au nihilisme et au fanatisme, en laissant libre cours aux instincts les plus barbares.

Ce n’est qu’au prix d’une profonde et constante concentration sur leurs expériences intérieures que certains individus parviendront à éveiller les esprits, et ce, au prix des pires tortures ou de souffrances morales et physiques dont l’intensité sera directement proportionnelle à leur foi en leur idéal. Les dictatures dépouillent l’individu de ses bases spirituelles en le privant de la justification métaphysique de son existence, en plus de lui enlever ses droits de citoyens.

Le même phénomène se retrouve dans les régimes théocratiques, où les institutions prétendent à des prérogatives leur accordant pouvoirs temporels et droit de décider pour ses citoyens. Leur institutionnalisation outrancière et leur soif de pouvoir voient alors les signes extérieurs de leur foi ainsi que leurs rituels et leur puissance évocatrice perdre leur véritable sens et devenir des outils de propagande et des gestes répétitifs accomplis par des êtres dénués d’authenticité sur le plan spirituel, mais bien décidés à ancrer leur pouvoir qui tient davantage du temporel et repose sur une vision faussée de la vie spirituelle.

Or, le rituel est l’expression du divin et de l’insondable dans la vie des hommes. Il est le véhicule du sacré et constitue le fondement de toute approche de la déité ou de ce que nous appellerions les archétypes en langage psychologique. Ses origines se perdent dans la nuit des temps puisqu’au départ, il est une expression irrationnelle de l’âme par l’intermédiaire d’un geste symbolique né d’une manifestation archétypale. Il s’affine et va jusqu’à se dégrader à mesure que les tentatives d’explications rationnelles lui enlèvent son mystère et qu’il devient un geste répétitif. Par contre, il se régénère à mesure que les mythes d’où il découle se transforment et évoluent, suivant en cela la marche de la conscience qui s’éveille aux mystères de la vie.

Si on examine attentivement le phénomène religieux de notre époque, on se rend compte rapidement de la désaffection générale dont il est l’objet. La confiance en nos représentants ecclésiastiques est plus que mitigée et plutôt que de nous adresser à notre confesseur ou à notre guide spirituel, nous consultons un psychothérapeute. Le psychologue a remplacé le prêtre. La décrépitude de nos institutions religieuses et l’incapacité de leurs représentants à s’adapter et à ajuster leurs doctrines aux données sociopolitiques, aux avancées de la science et aux connaissances psychologiques modernes ont vu proliférer des groupements spirituels parallèles issus des traditions orientales ou s’en inspirant.

Nous traversons une crise spirituelle et nous cherchons des réponses au vide que crée une vie sans but dont l’avenir apparaît la plupart du temps apocalyptique. La conquête de l’espace et l’incroyable explosion technologique qui en a résulté a fait naître de nouvelles légendes remettant en question, pour plusieurs, les origines de la vie sur terre. Nous assistons à une authentique recréation mythologique dont le but, à n’en pas douter, est de trouver une réponse à l’angoisse générale créée par le vide spirituel de notre époque, vide spirituel d’autant plus menaçant que notre survie n’est nullement assurée.

Face à l’angoisse du vide, l’homme cherche d’instinct à se raccrocher à une réalité, qu’importe l’ordre auquel elle se rattache. L’instinct religieux lui fait rechercher l’expérience immédiate de la réalité spirituelle jusqu’au jour où, par exemple, surgit devant ses yeux une image numineuse dont la force agissante est telle qu’elle le convainc qu’elle a tous les aspects de la réalité. Et de fait, il s’agit bien d’une réalité de l’âme que la raison ne peut appréhender, malgré toutes les spéculations philosophiques ou théologiques. C’est l’esprit qui parle à l’esprit ; il s’agit plutôt de sentir et de laisser à l’esprit la place qui lui revient.

Dans un monde comme le nôtre, où l’homme est convaincu de la toute-puissance de sa volonté et n’a que faire d’instincts qu’il piétine, il n’est pas surprenant d’assister à des explosions de violence et à des déviations de l’instinct. Ces instincts cherchent de toutes les façons à s’exprimer de quelque manière, car il nous est impossible d’échapper à leur emprise. Ainsi voit-on apparaître toutes sortes de mouvements hyper traditionalistes dont les membres, incapables de s’adapter aux réalités du monde moderne, se réfugient dans un conservatisme rétrograde, interprétant à la lettre les paroles de leurs évangiles.

Trop d’individus sont hélas les victimes sacrifiées sur l’autel de la civilisation qui les banalise jusqu’à les passer au rouleau compresseur de la norme. Ils sombrent alors dans l’alcoolisme, la toxicomanie, la maladie mentale, le crime, la prostitution, etc. D’autres refusent tout compromis à l’instinct et entretiennent le système, s’en remettant à la toute-puissance rassurante de la science et de la technologie. D’autres enfin cherchent à comprendre, et plutôt que de tomber dans les habituelles projections, essaient de faire la part des choses en accordant au conscient ce qui revient au conscient et à l’inconscient ce qui revient à l’inconscient en usant de leur volonté, sans bafouer leurs instincts et en utilisant au mieux les ressources de leur monde intérieur.

Notre besoin de nous accomplir aurait-il été à ce point bafoué que nous n’arrivons plus à trouver de modèles satisfaisants ? Et si nos instincts ont été bafoués, serait-ce parce que les possibilités d’expression de soi et de déploiement de notre puissance personnelle seraient limitées par un environnement hostile à l’individualité qui cherche à aplanir et à uniformiser les êtres pour mieux les contrôler ?

Depuis le début de «  l’affaire Hérouxville », on a pu se rendre compte qu’en matière de pensée ou de réflexion, à moins d’être dans les rangs et de faire partie de l’école reconnue, du club sélect, du bon parti, de la bonne église ou du bon système, on a toutes les chances de se voir montré du doigt et ramené à l’ordre. L’ordre consistera la plupart du temps à se taire et à éviter de penser si on n’a pas reçu la formation nécessaire donnant le droit de penser. Autrement, on ne saurait être pris au sérieux.

Qu’est l’homme en face des systèmes qu’il a créés et qui sont en train de l’étouffer ? Que peut l’individu isolé en face de la complexité effroyable du monde moderne avec sa technologie et sa technocratie ? Qui peut se targuer d’être sûr de quoi que ce soit face à tout ce qu’on nous dit, quand le mensonge règne en maître absolu ? Pour prendre le pouvoir, nos politiciens nous font miroiter n’importe quelle promesse tout en sachant parfaitement qu’ils ne pourront en tenir à peu près aucune. Nos médias ont perdu presque toute leur noblesse et on est bien loin maintenant des idéaux qui présidèrent à leur création il y a cinquante ou soixante ans. Nous sommes à ce point submergés d’objets inutiles et complexes, dont plusieurs sont des polluants de toutes sortes, que nous pensons ne pouvoir nous en priver parce que la publicité et ses incitations à la consommation nous ont habitués à le croire. Que sont devenus la simplicité, la capacité d’émerveillement, la confiance, la paix intérieure, le détachement ?

Nous devons retrouver notre individualité que notre instinct grégaire nous a fait perdre. Nous devons revenir à nos véritables sources et retrouver notre identité afin de parvenir à notre individuation. Là seule est la liberté. L’instinct de puissance, qui nous pousse à nous dépasser, nous incite à nous affirmer en tant qu’individu. L’insécurité, la peur et le sentiment d’être dépassés, sans ressources devant le poids écrasant des problèmes de civilisation que nous vivons, l’absence de guides sûrs et l’échec de nos institutions laïques ou religieuses nous amènent d’instinct à tourner nos regards vers des héros. Il n’est pas surprenant de voir des arénas se remplir et des stades déborder de spectateurs venus admirer leurs idoles. Qu’arrivera-t-il le jour où la tension et l’agressivité canalisées lors de ces grands rassemblements n’arriveront plus à se résorber ? Plus de crimes, plus de meurtres, plus de drogues, plus d’injustices, de disparités socio-économiques, de violence gratuite, d’intolérance, etc.

Notre manque de prévoyance et notre suggestibilité sont parmi nos pires ennemis et seuls une attitude responsable et un examen honnête de nous-mêmes nous permettront d’envisager des solutions de rechange aux problèmes que nous devons affronter. Beaucoup d’hommes et de femmes de nos sociétés modernes sont habités par un sentiment d’impuissance et voient leur instinct de puissance, qui normalement les pousserait à réagir à leur milieu afin de s’exprimer et de se faire valoir, relégué aux oubliettes. Depuis trop longtemps, nous réagissons par personnes interposées ou par « slogans interposés ». Nos systèmes nous ont endormis et le réveil est brutal.

Le phénomène des accommodements raisonnables et l’ampleur qu’il a prise et qu’il continuera à prendre compensent jusqu’à un certain point le sentiment d’insécurité général. Il nous interpelle et nous montre que nous souffrons d’une névrose collective qui se manifeste de façon plus évidente chez certains individus plus sensibles aux pulsions de l’inconscient collectif. Ainsi, en traitant les uns de morons et les autres de racistes, ces derniers servent-ils d’exutoires pour toutes nos craintes et nos peurs refoulées. Il est tellement plus facile de leur attribuer des qualificatifs de délirants ou de cerveaux dérangés alors qu’il appartient à chacun de voir et de comprendre. Il appartient à chacun de prendre ses responsabilités et d’agir. Fuir un problème ne l’a jamais réglé ; s’en remettre aux autres pour le régler n’en a jamais amené la solution. Oui, Drouin et Thompson ont raison lorsqu’ils affirment que la religion est du domaine du privé et que l’état n’a pas à s’en mêler. L’histoire nous enseigne « ad nauseam » combien l’humanité a souffert et continue de souffrir de l’intolérance religieuse.

Pour ma part, je crois au respect. Je me souviendrai toujours de cette remarque du célèbre hindouiste Jean Herbert lors d’une conférence à laquelle je participais. Parlant de la différence entre la tolérance et le respect, il nous dit : « La tolérance consiste à tolérer que l’autre soit dans l’erreur parce que convaincu que l’on possède la vérité alors que le respect consiste à respecter l’autre parce que le sachant différent de nous. Il y a dans le respect une dimension d’accueil et de non-jugement qui fait trop souvent défaut à la tolérance. » Voilà qui devrait avoir l’heur d’inspirer les participants à la commission Bouchard - Taylor.

Claude G. Thompson
Montréal

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