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Accommodements, immigration, régionalisation et indépendance
Raymond Poulin
Chronique de Raymond Poulin
samedi 15 septembre 2007      422 visites      2 messages


Des débats à et sur la Commission Bouchard-Taylor, sur les accommodements raisonnables et sur l’immigration en général, une seule certitude émerge actuellement : la très grande majorité des Québécois français se prononce contre tout accommodement touchant le champ religieux.

Or, jusqu’à maintenant, ces accommodements, du moins ceux qui nous sont familiers, ont été assez peu nombreux et se rapportent surtout à des situations qui ne mettent pas en péril le principe de laïcité publique, tenu pour implicite mais sur lequel on n’a jamais légiféré. Ce qu’ont pu décider ou non les DGE des élections, tant au Canada qu’au Québec, ne relève pas du concept juridique d’accommodement raisonnable, non plus que des accommodements consentis entre parties privés, par exemple le cas des "vitres givrées". Pourtant, on ne peut que constater la passion, parfois même la hargne qui se sont illustrées dans un défoulement débordant du cadre des accommodements.

Ce qui semble au fond le moteur de tant d’agitation, c’est, davantage qu’un malaise, une perplexité devant la politique québécoise d’immigration, dont on n’arrive pas bien à saisir les tenants et aboutissants, tout simplement parce qu’elle n’est jamais exposée clairement et surtout parce que les moyens qu’on lui consacre paraissent souvent incohérents ou insuffisants. Comment, par exemple, assurer la francisation des immigrants lorsqu’on ne dévolue pas à cet objectif les sommes, le personnel, le temps et les programmes idoines ? Comment garantir la pérennité de cette francisation et la véritable intégration à la nation québécoise française lorsque la loi n’oblige pas toutes les entreprises, à l’exception peut-être de celles ne comptant pas plus de cing employés, à opérer exclusivement en français ? Comment conserver les nouveaux arrivants déjà formés professionnellement lorsqu’on laisse les ordres professionnels les blackbouler au gré de leurs humeurs ou de leur non-dit ? Etc...

On accuse parfois la population des régions de ne pas vouloir des immigrants. On s’est beaucoup scandalisé à propos d’Hérouxville, cas qui semblait accréditer cette thèse de façon exemplaire. Si l’on veut bien examiner le comportement, les déclarations et tout ce qu’ont publié dans les journaux, y compris sur Vigile, les principaux protagonistes de cette histoire, on n’y découvrira ni racisme ni xénophobie mais au plus une certaine méfiance à l’égard des ressortissants de religion musulmane, et, plus encore, une manière, pas toujours pertinente, de faire savoir au gouvernement qu’on refusait, à la grandeur du Québec, tout accommodement sur le plan religieux. Les Hérouxvillois n’appréhendaient certainement pas un afflux d’immigrants chez eux : il n’y en a même pas deux dans leur patelin ! Mettons qu’ils ont procédé avec un sens de l’humour un peu trop costaud pour les âmes sensibles, les auditeurs et les lecteurs pressés.

On peut avancer qu’en général, les régions ne désirent pas vivre en vase clos, mais la nature des choses en fait des vases clos malgré elles : on n’émigre pas là où l’on ne voit pas de possibilités de travail intéressantes, et elles existent en effet peu ou pas, dans plusieurs régions, parce qu’on n’a jamais mis en branle sérieusement une véritable politique de dynamisation des régions. Une telle politique ne peut d’ailleurs voir le jour que si, avant tout, on facilite l’accessibilité de tout le territoire habité par des infrastructures suffisantes et de qualité, une politique d’investissements publics et privés encourageant non seulement les entreprises extérieures à s’y établir mais surtout favorisant l’émergence d’entreprises locales. Rien de valable à long terme ne peut se faire sans la participation, au premier plan, de la région elle-même, ce pourquoi il faut décentraliser en partie les pouvoirs de l’État et en arriver à la formation de gouvernements régionaux sur lesquels les citoyens et non seulement les élites locales exercent le pouvoir et le contrôle. Cela peut difficilement être réalisé convenablement si l’État du Québec ne dispose pas de tous ses pouvoirs et ne contrôle que la moitié de tous les impôts et toutes les taxes perçues sur son territoire. Il va sans dire que tant que ce problème n’est pas résolu, l’Immigration continuera de toucher presque exclusivement la région métropolitaine, la seule, à l’exception de la région de Gatineau, où l’intégration se fait encore surtout en anglais à cause des carences de la Loi 101, dont l’une, et pas la moindre, date d’avant son dépeçage par la Cour suprême, soit le fait de n’avoir exigé que seules les entreprises de plus de 50 employés adoptent le français comme langue de travail.

On en arrive donc encore à la nécessité de l’indépendance : un État qui ne dispose que de la moitié de son destin ne peut réellement pas se permettre de décentraliser à tout va. Dans la structure politique actuelle, Montréal demeure la seule métropole québécoise et son unique pôle économique d’envergure ; nous n’avons pas les moyens d’en créer d’autres de toute pièce, et il serait suicidaire de déshabiller Pierre pour habiller Paul, Jean ou Jacques, d’autant plus que Toronto se charge déjà de dévêtir Pierre tant qu’il peut, ce qui constitue une stratégie économique tout à fait logique de la part du Canada puisque cet État, bien qu’officiellement fédéral, poursuit depuis le premier quart du 19e siècle la visée d’un État unitaire. Tant que les Québécois n’auront pas réalisé en majorité que le Québec, là-dedans, n’est qu’un pion, stratégique si l’on veut mais pion tout de même, dans le jeu d’échecs du "nation-building" canadien, ils se casseront la gueule sur ce mur dans le vain espoir d’un Québec autonome et prospère au sein de cet ensemble. Les élites financières, industrielles, culturelles et politiques canadiennes savent ce qu’elles veulent et font ce qu’il faut pour y arriver. La litanie sur les peuples fondateurs et les pleurnichements sur l’égalité et la justice, en un mot la sentimentalité de ceux qui ignorent encore que les États se fondent sur leur intérêt et non sur les bons sentiments ne mènera qu’au rétrécissement accéléré du Québec au grand lavage canadien. Haïr cordialement les canadians ou s’imaginer qu’enfin, un jour, éclorera une génération canadienne empreinte de grandeur d’âme ou d’une naïveté s’accordant à la nôtre constituent des incantations assimilables à de la superstition et des aveux inconscients de notre propre faiblesse de caractère. Par ailleurs, le meilleur résultat possible d’une stratégie limitée à la pratique de la résistance acharnée, c’est la neutralisation mutuelle, ce qui nuit et au Canada et au Québec : un pis-aller qui tourne parfois au désastre et mène droit dans le mur sur la longue durée : les chocs répétés du pot de fer et du pot de terre ne peuvent pas se conclure par la victoire du pot de terre.

Tous les autres problèmes ou malaises collectifs québécois découlent de cette structure et surtout de notre aveuglement à y réclamer notre place alors que, pour notre salut, elle se situe ailleurs : chez nous, justement, seul endroit sur terre où nous pouvons occuper toute la place. Bruno Deshaies a raison : les Québécois français tardent à passer à l’agir-pour-soi collectif parce qu’ils ne connaissent pas encore suffisamment le désir et la nécessité absolue de la liberté. Comme l’écrivait Jacques Godbout voilà presque 25 ans, sur le plan politique, ils réagissent lorsqu’on les provoque, mais ils n’agissent pas vraiment. Alors, souhaitons bien fort que le Canada continue de nous provoquer : peut-être qu’alors, couche après couche, le colonialisme mental et l’irresponsabilité qui en découle, dont nous portons l’atavisme, finiront par s’éroder. En attendant ce jour, que les plus lucides continuent de travailler le terrain tout en ne commettant pas l’erreur de négliger, parce qu’ils les méprisent, les améliorations ponctuelles possibles dans la situation actuelle : l’appétit vient en mangeant, ce qui est probablement tout aussi vrai, mais prend davantage de temps, à l’échelle collective qu’à l’échelle individuelle.

Raymond Poulin



Vos commentaires:
  • Accommodements, immigration, régionalisation et indépendance
    16 septembre 2007, par Bernard Thompson

    M Poulin,

    votre analyse est indéniablement actuelle et juste. Je n’aurais pas dit mieux. Cependant, derrière l’image grotesque de Hérouxville transmise par les médias en général, se cache non seulement le paradoxe de l’embivalence des québécois et québécoises envers leur nation en devenir mais aussi toute la fragilité des rapports entre le Canada et le Québec.

    Lorsqu’on parle d’immigration, ce que la municipalité décriait n’était pas l’arrivée de nouveaux arrivants mais plutôt la pauvreté du discours des ministères de l’Immigration et de leurs prétentions. Le Québec choisit actuellement 60% de la masse immigrante et le Canada fournit le 40% restant. Inutile de préciser que les critères d’évaluation et d’admission de ces nouveaux arrivants subissent de nombreux avatars. Les nouveaux arrivants sont mal informés du mode de vie québécois. Aucune politique claire n’est établie afin de faciliter leur intégration. Pourquoi 40% des enseignants d’origine étrangère ne peuvent exercer leur profession alors que 15% de nos enseignants ne possèdent aucun diplôme de pédagogie et enseignent actuellement ? Pourquoi tant de médecins ne peuvent exercer leur profession faute de critères plus souples de la part du sacré collège des médecins ? Pourquoi ces nouveaux arrivants doivent-ils user de la langue anglaise pour accéder à un travail à Montréal ? Pourquoi Montréal ?

    La décentralisation est-elle possible lorsque nos entreprises déménagent leurs services en Chine, aux Indes ou aux Phillipines ? Comment se fait-il que le taux de chômage demeure ce qu’il est malgré l’appel aux masses de travailleurs immigrants ? Ils ne sont même pas dirigés vers des emplois liés à leurs compétences.

    Où est le bobo ? Simple comme bonjour. Les actions de nos politiciens actuels n’en sont pas. Ils gèrent des problèmes au lieu de les solutionner. Comme si ce n’était pas suffisant, ils s’éparpillent dans de longs monologues avec le fédéral au lieu d’exercer leurs choix. Mais encore, ils font appel à la magistrature (lire magie-strature), à des consultants ou des commissions pour gérer leur appétit nourri d’imbroglios. La question des accommodemnts était pourtant simple. L’État laic vers lequel nous nous dirigeons ne peut souffrir de la montée du fondamentalisme qu’il provienne de quelque religion qui soit. Abolir ces accommodements religieux était la réponse à dicter. C’est d’ailleurs ce que nous avons soumis à 125 députés de l’Assemblée nationale qui sont demeurés muets.

    C’est ce que Hérouxville a entre autres dénoncé. Rien de moins.

    Cet état de fait provient du fait que nous sommes devenus des être déracinés. Nous voguons au gré du temps sans jamais se poser la question ultime : Pourquoi ? Faudra-t-il que nous retrouvions notre langage d’enfants pour prononcer ’Pourquoi’ ? Comme les enfants ont raison de questionner. Dommage qu’à l’âge adulte on perde ce sens inné du questionnement.

    Merci de votre intervention, elle en suscitera probablement une autre de ma part lorsque le temps qui m’est imparti me le permettra. En terminant, j’oserai dire qu’il n’est pas nécessaire de vivre ’en ville’ pour ce poser la question ’Pourquoi ?. L’important est de libérer la parole, et cette action est venue d’ici à Hérouxville.

    Bernard Thompson


  • Accommodements, immigration, régionalisation et indépendance
    16 septembre 2007, par Raymond Poulin

    D’accord sur toute la ligne, monsieur Thompson. Comme pourront le constater tous ceux qui prennent le temps de lire les commentaires aux articles, dont, j’espère, quelques journalistes qui ont fait des gorges chaudes aux dépens des Hérouxvillois, les gens des régions, lorsqu’ils prennent la parole, savent ce que parler veut dire.

    Raymond Poulin









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