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Accommodements
Pierre Foglia
La Presse
mardi 21 novembre 2006


N’empêche que Mario Dumont dit tout haut ce que bien des Québécois pensent tout bas.

Sans doute. Je vous pose la question juste pour vous embêter : et si en cette matière, il était mieux de ne pas parler trop haut, justement ?

Je ne suis pas en train de dire que la frileuse alchimie du vivre-ensemble tient au silence. Quand il faut taper sur la table, bon. Pour le kirpan il fallait, même si cela n’a servi à rien. Je ne suis pas en train de dire que les différences doivent toujours se vivre dans l’indifférence, pourtant si quand même, c’est un peu ce que je dis : en ce domaine, la passion mène à des replis, à des simplismes, au populisme.

Populisme absolument. Qui aurait parlé du congrès de l’ADQ si les adéquistes s’en étaient tenus à redéfinir un programme déjà plus ou moins contenu dans celui du Parti libéral ? Il fallait à Mario un stunt, comme on dit en publicité. Sa dernière chance avant de passer à la trappe. Attirer l’attention. Oser s’aventurer dans le marais du multiculturalisme. Bingo. Les accommodements déraisonnables.

N’empêche que sur le fond, Mario Dumont a raison, dites-vous.

Sur le fond ? Il n’y touche pas, au fond. Il ne remet pas en question notre modèle d’intégration. Il ne remet pas en question le multiculturalisme. Il s’en garde bien. Il vient à peine de foutre le feu qu’il se dépêche de l’éteindre. Et il y parvient d’autant plus facilement qu’il n’a mis le feu qu’à des broussailles. De la fumée, rien que de la fumée.

Vous voulez qu’on en parle, du fond ? Sur le fond, donc, ce patchwork des différentes cultures qui composent notre société. Assemblage à la fois disparate et égalitaire, qui s’incarne ma foi assez heureusement pour l’instant dans la réalité quotidienne. En partie grâce à ces accommodements, justement. Parfois si spectaculairement déraisonnables.

Je recommence. Un patchwork de cultures. Une parenthèse : on parle de société ouverte. Pas tant que cela. L’espace est ouvert. Mais dans cet espace ouvert, chaque culture est fermée sur elle-même. Chaque culture forme un bloc dur, en tout cas beaucoup plus dur que le ciment censé lier les blocs ensemble. Pour parer à la friabilité du ciment, on s’accommode. Et c’est là tout ce qu’on fait : s’accommoder. On ne s’entend pas, on ne s’écoute pas, on se fréquente peu, on se s’imbrique pas, on fusionne encore moins. On s’accommode. On se tolère.

Notre système d’intégration est une formidable machine à fabriquer de la tolérance. On fabrique dans ce pays cent fois plus de tolérance que de cohésion, mille fois plus de tolérance que de culture.

Non, monsieur Dumont, les accommodements déraisonnables, pas si nombreux, ne menacent pas notre culture. D’ailleurs, quelle culture ? Je veux dire, est-ce que la coexistence de toutes ces cultures va finir par en faire une ?

Ou est-ce qu’il nous suffit qu’elles coexistent ?

Ce n’est pas le retour de vacances que j’avais planifié, me voilà déjà à jouer du tambour sur un sujet qui vient me chercher dans mes tripes d’immigrant-deux-fois-immigré, il est vrai en des temps bien lointains, des temps où on était prié d’adhérer sans trop rouspéter à notre culture d’accueil ou alors, si-on-n’était-pas-content-de-retourner-d’où-on-venait.

Cela dit, ce n’était pas un si vilain temps. Pas un si méchant système non plus, moins compliqué qu’aujourd’hui. Il y avait l’espace privé. Et il y avait l’espace public. Dans l’espace privé on vivait comme les Italiens qu’on était, on parlait italien, on mangeait italien, ma mère portait des grandes robes noires et un fichu sur la tête. Dans l’espace public - l’école notamment - on faisait semblant d’être français et à force de faire semblant, on le devenait. Cet âge d’or est fini là-bas aussi. Tout a bien été en France tant qu’il s’est agi de fabriquer des petits Français avec des fils d’immigrants italiens, polonais, portugais. Ça s’est compliqué avec les petits musulmans, pas tant parce qu’ils étaient musulmans et arabes, mais parce qu’ils étaient beaucoup plus nombreux.

Si nombreux que les Français se demandent s’ils doivent les compter. Pour ou contre les statistiques ethniques ? La gauche est contre. Pourquoi les compter ? Selon le credo du modèle républicain ne sont-ils pas français comme les autres ? Sauf que dans la réalité, ils sont arabes voire un peu bougnoules. Problème.

C’est juste pour dire qu’il n’y a pas de modèle parfait. Le modèle français gagnerait à s’assouplir de nos accommodements, fussent-ils parfois déraisonnables.

Le nôtre gagnerait à séparer l’espace public - la nation - de l’espace privé - la maison, l’église.

Quant à Mario Dumont, s’il avait vraiment du guts, il parlerait de culture.




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