Pour la deuxième fois en une semaine, La Presse publiait hier une étude à caractère « référendaire » intitulée « Un cadeau de Grec » en page Opinions. La Presse semble être consciente de ses insuffisances car elle ne l’a pas mise en ligne. Pour le bénéfice des lecteurs de Vigile, j’ai numérisé cet article et l’ai converti au format Word. Vous le trouverez ici.
Selon La Presse, l’auteur de ce torchon serait un éminent analyste du International Centre for Trade and Sustainable Development qui s’exprimerait « à titre personnel ». Lorsqu’on présente un chercheur de cette façon, c’est pour tenter d’impressionner le lecteur avec le prestige et la crédibilité de l’institution à laquelle il est rattaché. Qu’il s’exprime « à titre personnel » signifie que son opinion n’est aucunement cautionnée par l’organisme auquel il est rattaché. Exit le prestige et la crédibilité.
Heureusement, car je doute fort que ses employeurs apprécieraient, et c’est peut-être une autre raison pour laquelle l’étude n’a pas été mise en ligne. En effet, il s’agit d’une vulgaire « job de bras », une commande pour laquelle il a agi en mercenaire et s’est fait grassement payer.
Ce ne serait pas la première fois que la chose se produit. En 1980, pendant la campagne référendaire, le Conseil du patronat avait publié une étude produite par un spécialiste des marchés obligataires attaché à une grosse firme de New York, un certain Mahesh Koteka.
Cette étude avait été très dommageable pour le camp du Oui. En 1995, lorsque j’étais le ministre chargé des fameuses études, je redoutais qu’on nous serve de nouveau la même médecine, et j’avais mis à profit certains de mes contacts à New York pour essayer de voir de quelle façon on pourrait neutraliser une telle intervention pendant la campagne référendaire.
La réponse qu’on m’avait donnée m’avait stupéfié. Très simple, m’avait-on dit. Il suffit de retrouver ce Mahesh Koteka, et de lui demander de mettre à jour son étude et d’aboutir à une conclusion favorable pour votre camp. Peu familier des usages de ce monde, je croyais qu’on était en train de se moquer de moi, et j’en fis part à mes interlocuteurs qui se mirent à rire. « No, no, no », me répondirent-ils, « This is the way we do business down here. »
Et effectivement, mes contacts avaient retracé le fameux Mahesh Koteka, il avait refait son étude, et comme prévu elle aboutissait à de toutes autres conclusions que la première. Le Québec n’aurait aucune difficulté à se financer sur les marchés obligataires. Le communiqué avait été émis de New York par une grande maison spécialisée dans la mise en marché des titres à revenu fixe, et le camp du Non s’était retrouvé bouche bée. Ce qui lui faisait particulièrement mal était qu’on ait utilisé son propre spécialiste. Il ne pouvait le dénoncer sans s’accuser lui-même.
Maintenant que nous avons établi l’absence totale de crédibilité de ce genre d’étude, examinons-en maintenant la substance.
L’auteur n’y va pas de main-morte en comparant le cas du Québec à celui de la Grèce. Pourquoi la Grèce ? Pour faire peur. Il n’existe en effet aucune autre possibilité tant les situations de la Grèce et du Québec sont différentes. En effet, non seulement le PIB par habitant du Québec est-il supérieur à celui de la Grèce, mais il n’a pas été affecté aussi durement par la crise financière que celui de la Grèce et il continue de croître tandis que celui de la Grèce a fortement régressé au cours des deux dernières années.
Pour ce qui est de la dette actuelle du Québec, incluant sa part de la dette fédérale. L’auteur l’établit à 94 % en reprenant les chiffres du ministère des Finances du Québec établis dans le cadre du dernier budget. Or on se souviendra du débat du printemps dernier à propos des hypothèses du gouvernement Charest pour faire ce calcul, et le sombre tableau qu’il avait voulu peindre pour justifier ses choix budgétaires. J’avais d’ailleurs écrit un article coiffé du surtitre suivant « Ces chiffres qui vous mentent en pleine face... ».
La vérité est que la situation du Québec au chapitre de l’endettement est infiniment meilleure que celle de la Grèce, et la meilleure preuve en est que si elle était la même, nous subirions en ce moment le même sort que la Grèce et que les titres du Québec se verraient décotés sur les marchés. Or la cote actuelle du Québec est AA-, ce qui est excellent dans la conjoncture actuelle, alors que les titres de la Grèce sont tombés au rang de pacotille depuis le printemps dernier.
L’auteur prend donc les Québécois pour des imbéciles en présumant que nous ne verrons que du feu dans sa démonstration minable. Mais l’injure ne s’arrête pas là. Pour que son analyse tienne, il faudrait en plus que le Québec indépendant qu’il évoque adopte un comportement comme celui de la Grèce et se précipite dans des dépenses inconsidérées. Or nous avons une toute autre tradition, et le Québec a toujours géré ses finances d’une façon responsable, quelque soit le parti au pouvoir.
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J’arrête là la liste des critiques même s’il y en encore aurait encore long à dire. La preuve de la mauvaise foi est faite.
La preuve est également faite pour ceux qui auraient pu encore en douter que nous sommes en pleine campagne pré-référendaire, car le camp des adversaires de l’indépendance est désormais convaincu qu’un autre référendum se profile à l’horizon. Étant de ceux qui partagent ce point de vue dans l’autre camp, je n’en suis pas du tout surpris. Cela fait déjà quelques mois que je le répète.
Il reste maintenant à s’organiser pour répliquer, et devant le retour de la stratégie de la peur, il est temps que nous affinions les nôtres. Depuis les années 1970, tout ce que le camp indépendantiste a fait, c’est de subir ces campagnes de peur sans répliquer. Une toute petite tentative de corriger la situation a été faite lors de la campagne de 1995, mais elle était loin d’être à la hauteur comme je l’ai souligné à quelques reprises ces derniers mois.
Surtout, tous les efforts qui ont été faits jusqu’ici étaient largement défensifs. J’ai été le premier à passer à l’offensive en 1995 en suggérant, comme c’était le cas alors, que le Canada était menacé de faillite. Mais Lucien Bouchard n’aimait pas cet argument et déjà en septembre 1994, Jacques Parizeau était limité dans ses choix de stratégie. Je me retrouvai donc seul pour porter cet argument qui fit si grincer à Ottawa que Paul Martin entreprit dès 1996 de remettre les finances publiques canadiennes en ordre.
Mais outre que cet argument ne peut plus être utilisé maintenant, il faut aller beaucoup plus loin et passer à l’offensive. Ainsi, il y aurait lieu pour une équipe de recherche de produire dans les meilleurs délais une étude illustrant ce que le Canada serait sans le Québec, divisé en deux, avec des coups supplémentaires à porter sur tous les plans du fait de cette division, et sans les recettes fiscales du Québec.
Ce genre d’exercice serait certainement de nature à inciter le camp adverse à beaucoup plus de retenue, et peut-être même du respect. Ce serait déjà un commencement.

