L’aide aux peuples démunis

À qui profite le coup de l’ACDI porté à Développement et paix ?

Minée de l’intérieur, Développement et paix va-t-elle maintenant pouvoir résister à la liquidation qui la guette ?

lundi 2 avril 2012

Si le cabinet Harper avait réduit des deux tiers les fonds alloués à Radio-Canada, le pays aurait compris qu’on veut en finir avec la société d’État. La réduction étant plutôt de 10 %, il n’y aura pas de tempête politique au Canada. Par contre, la subvention que l’ACDI verse à Développement et paix, coupée des deux tiers, annonce, sinon la fin d’une importante ONG, du moins une diversion radicale de l’aide aux pays pauvres. À qui donc profite ce coup de l’Agence canadienne de développement international ?

Dès la création de Développement et paix, en 1967, dans la foulée du concile Vatican II, l’aide financière promise par l’Église catholique aux peuples démunis était convoitée par deux « groupes de pression » déjà implantés dans le tiers-monde : des évêques en mal de bâtir des cathédrales en pays de bidonvilles (comme Haïti) et des firmes cherchant fortune en Afrique et en Amérique latine, continents menacés, disait-on, par le « communisme athée ».

À cette époque, les Églises des pays riches, en Europe occidentale et en Amérique du Nord, ne furent pas seules à voir dans le « développement » le nouveau nom de la « paix ». Des gouvernements, au titre d’une « coopération internationale » à portée plus générale, ont créé la Banque mondiale, pour financer des travaux, ainsi que diverses organisations de « coopérants ». Au Canada, avec l’ACDI, Ottawa visait également à plaire au Québec par le soutien de projets dans la Francophonie.

Le premier président de l’ACDI, Paul Gérin-Lajoie — aujourd’hui engagé dans l’alphabétisation des enfants en pays pauvres — avait dû rassurer les gens d’affaires qui s’inquiétaient qu’on dépense l’argent des contribuables à « faire la charité » ailleurs. L’ex-ministre les avait invités à se prévaloir eux aussi des fonds de l’ACDI. Des entreprises ne furent pas lentes à voir qu’il y avait de l’argent à faire là-bas. L’aide humanitaire aura même servi de couverture aux entreprises bénéficiaires de l’aide canadienne.

Pendant près de 40 ans, ce modus vivendi ACDI-ONG-entreprises a traversé avec succès les changements de cabinet à Ottawa et les bouleversements politiques ailleurs sur la planète. Nos firmes de génie préféraient, bien sûr, la construction de barrages en Asie plutôt que le creusage de puits au Sahel. Mais les ONG découvrirent qu’éducation, santé et autres exigences du développement ne pouvaient se passer d’un minimum de progrès économique. Ainsi, certaines s’engagèrent-elles dans des projets agricoles.

Au fil des ans, appui du public oblige, l’ACDI se convertira aux tendances à la mode : environnement, droits fondamentaux, promotion de la femme et, récemment, saine gouvernance. C’était sans compter sur l’arrivée d’un gouvernement Harper. L’ACDI s’est d’abord empressée de donner au chef conservateur un programme d’aide aux femmes enceintes. Les Africaines, enceintes ou non, ne votent pas au Canada, mais les militantes pro-vie, oui. Ce n’était là qu’un début.

Les sociétés minières, en effet, ne votent pas, et la plupart d’entre elles ont rarement perdu du temps en projets humanitaires. Néanmoins, à l’ère du village planétaire, la connivence avec un régime pourri, le mépris d’une population indigène, le saccage de terres agricoles pouvaient ternir l’image du Canada. Coïncidence malencontreuse, quelques ONG osaient même se porter à la défense de populations ainsi opprimées. L’agence allait devoir s’en occuper !

Tout d’abord, dans un « projet-pilote », l’ACDI a conscrit quelques minières et ONG dans des partenariats. Vision mondiale, Plan Canada et l’Entraide universitaire mondiale ne connaissent rien aux mines ? Pas de problème ! Barrick Gold, IAMGOLD et Rio Tinto ne connaissent pas grand-chose au monde rural ? Pas de problème non plus ! Ottawa, explique Bev Oda, la ministre, veut rendre l’aide « plus efficace », explorer de « nouvelles approches » et exploiter l’expérience du « secteur privé ».

Et puis, peu après, l’ACDI allait déclasser Développement et paix, une organisation qu’elle a pourtant reconnue et soutenue depuis des décennies. Non seulement l’agence fédérale a-t-elle réduit des deux tiers les fonds prévus dans une nouvelle entente quinquennale, mais elle a dicté les noms des sept pays où ces sommes devaient être affectées. Développement et paix devra donc sabrer ses effectifs et diminuer ses appuis aux projets en marche ailleurs.

L’organisation va se retirer de l’Afrique (sauf du Congo). Elle avait déjà réduit de plus de la moitié les subsides qu’elle octroyait à une trentaine de partenaires. L’ACDI maintient, certes, le financement de projets alimentaires et de coopératives agricoles en Colombie et au Cambodge. Mais le Mexique est rayé de la liste des pays reconnus dans l’entente avec Développement et paix.

Les ONG d’ici avaient fait un pari fort risqué en misant sur les fonds de l’ACDI. Car les dons venus du public n’allaient pas nécessairement, en cas de perte des subventions, suffire à assurer le respect de leurs engagements à l’étranger. Mises en concurrence pour des fonds aléatoires, maintes ONG risquaient, en plus, de sacrifier leur mission et leur autonomie aux nouvelles « conditions » posées par l’ACDI. Tel est le dilemme dans lequel Développement et paix est tombé.

Les évêques du Canada ont émis une protestation — un peu trop diplomatique, il est vrai — et invité les fidèles à donner encore plus à cette organisation de solidarité internationale. Mais quelques membres de l’épiscopat portent une part de responsabilité dans la présente crise, ayant mis en doute certains des projets de leur propre organisation. Minée de l’intérieur, Développement et paix va-t-elle maintenant pouvoir résister à la liquidation qui la guette ?

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Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l’Université de Montréal.


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