À quand la prochaine Révolution tranquille ?

jeudi 31 décembre 2009

La société québécoise ne débat plus, ne manifeste plus, reste dans ses pantoufles. Même qu’elle a dû s’endormir devant la télé ! Plus de grandes manifestations, devant le parlement, de ces milliers de jeunes qui exigeaient tout durant les années 1960 et auxquels on accordait ce qu’ils voulaient. Pas de milliers de personnes pauvres à réclamer à cor et à cri du travail en échange d’un salaire décent. Pas de dizaines de milliers d’immigrants hautement scolarisés à marcher gravement pour demander au Québec de respecter les promesses qui leur avaient été faites pour les attirer chez nous.

Aucune sortie pour protester contre les banquiers qui engrangent des profits records quand bien même les gouvernements doivent se porter à leur secours à coups de milliards issus des fonds publics. Pas de protestation non plus quand les banques saisissent des maisons pour les revendre, même lorsque les prêts hypothécaires qu’elles consentent sont assurés. La loi de l’offre et de la demande ? Mais c’est pour les autres ! Et toujours de la façon la plus impitoyable qui soit.

Pas d’indignation collective quand on apprend que le gouvernement Harper s’acharne sur toutes les tribunes internationales à défaire la réputation du Canada. Mais, heureusement, il y a la télévision pour nous donner une image plus riante des choses, tout en faisant la preuve que le débat est toujours vigoureux au sein de notre société, mais entre experts seulement.

Plutôt s’en remettre aux experts

Un débat semble se dessiner sur la question du salaire minimum ? Les files s’allongent devant les banques alimentaires ? Les nouveaux pauvres n’arrivent plus à joindre les deux bouts avec leur salaire de misère ? La crise économique nécessiterait qu’on parle de création d’emplois, une expression désormais maudite, mais qui a déjà fait la fortune d’autres libéraux, ceux de Robert Bourassa ?

Plutôt, les docteurs de la H1N1 viennent obstruer les écrans de télé pour nous dire quoi faire au nom de la science. Puis, une batterie d’économistes réputés les y remplace pour déterminer, à la place de la société, quel devrait être le salaire minimum au Québec. Et personne pour se demander ce que diraient les riches si les mêmes savants s’arrogeaient le droit de fixer le salaire maximum !

Un autre débat public risque de se faire sur la question des accommodements raisonnables tout juste à la veille d’élections générales ? Vite, les experts de la commission Bouchard-Taylor sont appelés en renfort pour occuper le petit écran. Et le couvercle est mis sur le débat. Non, il n’y aura pas de débat de société sur la question pressante de l’intégration des immigrants, quand bien même tout l’avenir du Québec reposerait essentiellement sur leurs épaules. Et lorsqu’on apprend qu’il y aurait peut-être collusion pour faire monter les prix dans le monde de la construction, alors on s’en remet aux policiers pour enquêter, même quand ceux-ci réclament une commission d’enquête publique sur toute cette affaire.

Au lieu de sortir les pancartes pour protester quand visiblement tout ça dépasse l’entendement, les citoyens préfèrent rester en dedans à regarder les experts débattre entre eux à la télévision. C’est que les citoyens ne peuvent aller clamer haut et fort qu’il faudrait que ça change, n’ayant rien d’autre à proposer. Avec raison, ils ont peur de se le faire dire par les experts. Dans ces conditions, que faire d’autre, sinon s’en remettre à des simulacres télévisés de débats de société ?

Mais pourquoi ne pas exiger des experts qu’ils se chargent d’alimenter eux-mêmes les débats de société, comme le recommande John R. Saul ? Pour le moment, tout fonctionne comme si la société faisait en sorte de ne jamais être confrontée à toute l’ampleur de son impuissance à faire advenir une société plus juste, comme disait un autre libéral. Sinon, c’est sûr, toute la société sortirait dehors en courant, au moins pour aller voter.

La démocratie a-t-elle un avenir dans une société dans laquelle le débat est barré ? Avant 1960, il y a eu des gens qui n’ont pas eu peur de débattre, même si certains ont dû mettre la tête sur le billot. Il fallait bien casser le conformisme étouffant qui prévalait en ce temps-là au Québec, ne serait-ce que pour laisser de l’air à ceux qui suivraient. Aujourd’hui, c’est l’évidence, le travail est à recommencer à zéro. Alors, pourquoi ne pas se cracher dans les mains et nous y mettre enfin ?

***

Jules Lamarre - Économiste et géographe

Édith Mukakayumba - Géographe, Maison de la géographie de Montréal


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Dérives démocratiques - la société confrontée à sa propre impuissance

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