« Quand le lien social se délite, c’est la Nation qui se fragilise.  »
Ségolène Royal

À propos de l’évaluation qualitative de la langue

L’auteur du document sur l’épreuve uniforme de français livre sa version des faits

Le Devoir
samedi 9 juin 2007

À cause de la tournure qu’a prise le pseudo-débat lancé par un article du Devoir sur une éventuelle évaluation qualitative de la langue écrite à l’épreuve uniforme de français au collégial, je me vois forcé d’apporter ici quelques mises au point. Je réagis parce que ma crédibilité est sévèrement entachée depuis quelques jours à cause de quelques méprises et de certaines maladresses. Je prends en effet le risque de manquer à un hypothétique devoir de réserve afin de préserver ma liberté et ma dignité.

Personne au ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport (MELS) n’est intervenu sur la place publique pour calmer les esprits ; on m’a laissé seul, mains liées au pilori. Je comprends alors que je serai seul à m’en détacher. Autrement dit, comme personne au MELS n’est capable de rectifier certains faits et d’expliquer certaines choses (ou ne veut le faire), je me dois de le faire moi-même.

1. Ce que les médias ont baptisé « le rapport Berger » est en fait un document de travail soumis au MELS à des fins de consultation dans le réseau collégial. Il n’a donc rien de définitif et n’a été avalisé par aucune instance. Il devait servir à une consultation dans le réseau des cégeps afin d’alimenter la réflexion et les débats à propos de l’épreuve de français.

2. Contrairement à ce qu’à peu près tout le monde semble avoir compris de l’article du Devoir, l’évaluation qualitative de la langue tient compte des fautes mais pas de leur décompte. En effet, pour juger qualitativement si un élève maîtrise les accords grammaticaux, la syntaxe, la ponctuation, l’orthographe ou le vocabulaire, on doit tenir compte des fautes commises par l’élève à chacun de ces aspects.

Cependant, l’approche qualitative ne peut se contenter d’un décompte de fautes parce qu’elle juge aussi de la nature, du contexte et de la gravité de ces fautes ; en outre, elle prend en considération des facteurs qu’un relevé de fautes ne peut juger (la richesse du vocabulaire et la capacité de l’élève à construire des phrases complexes, par exemple).

Je trouve tout simplement incroyable que le débat ait pris la tournure qu’on sait à partir d’une simple méprise, selon laquelle l’approche suggérée ne devait plus tenir compte des fautes. Pourtant, dans le document de travail, certains éléments explicites font état de la nécessité pour l’évaluation qualitative de tenir compte des fautes commises par l’élève (qu’on consulte l’annexe qui donne la description détaillée du critère de la maîtrise de la langue).

3. Le repérage et le décompte de fautes est utile à la formation des élèves afin qu’ils puissent y remédier. Or l’épreuve uniforme de français est une évaluation de fin de parcours, qui survient après la formation et qui vise à sanctionner si l’élève atteint ou non les compétences minimales qu’on attend de lui en lecture et en écriture.

Il s’agit d’une évaluation certificative et non d’une évaluation formative dont le but est la remédiation à des difficultés. Il est important de dissocier les deux formes d’évaluation : elles n’ont ni le même but ni la même fonction. Par conséquent, elles n’ont pas nécessairement à faire usage de la même approche d’évaluation.

4. Condamner l’approche qualitative en la jugeant insensée, c’est aussi condamner ce qui se pratique partout dans le monde depuis de nombreuses années pour des épreuves comparables à l’épreuve collégiale de français, y compris pour le baccalauréat international et pour l’épreuve uniforme d’anglais des collèges québécois de langue anglaise. Si, partout, on privilégie l’approche qualitative, c’est bien parce que la maîtrise de la langue ne saurait se limiter à une simple maîtrise instrumentale du code linguistique.

Au Québec, pour le français en tout cas, on continue de penser qu’un décompte de fautes, parfois discutables, suffit à juger de la maîtrise de l’écrit. Est-ce cela, « le gros bon sens » ? Que souhaitons-nous que les citoyens soient capables d’écrire ? Des phrases simples qui permettent d’éviter des erreurs linguistiques, erreurs qu’on risque de commettre quand on ose formuler des idées complexes ? Il me semble que maîtriser sa langue ne consiste pas à se réfugier dans des stratégies d’évitement, par manque de vocabulaire ou d’habiletés syntaxiques.

5. L’expression « holistique » qui qualifie l’approche qualitative n’est pas de moi : elle est utilisée par des spécialistes en évaluation pour nommer des pratiques évaluatives qui posent un regard qualitatif et non quantitatif sur l’ensemble du travail d’un élève en fonction d’aspects précis. Dans mon document de travail, j’ai pris la peine d’écrire plusieurs fois que l’évaluation qualitative est une « évaluation dite holistique ». L’auréole ésotérique et « nouvel âge » que plusieurs ajoutent au sens véritable du mot en fait rigoler plus d’un, dont moi-même, surtout quand je vois les caricatures que le mot inspire.

6. Je n’ai pas de tour d’ivoire. Je ne suis pas un pédagogue, même délirant. Je ne peux même pas prétendre au titre d’« hurluberlu » du complexe G... Je ne suis qu’un simple enseignant, prêté par mon cégep au MELS pour réfléchir à l’avenir de l’épreuve uniforme au collégial.

Depuis plus de dix ans, je maintiens à titre personnel, bénévolement et à mes frais, un site pédagogique qui assiste les élèves dans leur préparation à l’épreuve uniforme de français, et cela, en sus de mon travail régulier. Ce site est davantage fréquenté par les élèves et les enseignants, et de très loin, que ne l’est celui du MELS.

Je suis coauteur du manuel scolaire le plus vendu sur la question et déjà primé par les prix du ministre. Mon expérience de plusieurs années à la supervision de la correction de l’épreuve de français m’a valu la chance d’en interroger, entre autres choses, son mode d’évaluation. N’en déplaise à plusieurs, le but de ma suggestion à propos de l’évaluation de la langue n’était nullement de niveler par le bas, comme plusieurs se sont empressés de le croire ou de le faire croire.

Je souhaite plutôt rendre meilleure justice à ce qu’on entend par « maîtrise de la langue écrite » et valoriser l’usage d’une langue riche et complexe. Mais en ce pays constamment menacé dans son identité et dont le destin est tissé d’hésitations et de maladresses, il semble bien difficile d’interroger nos pratiques et de regarder les choses avec un regard différent de celui dans et par lequel nous avons appris à survivre.

7. Mercredi matin, dès ses premières sorties sur le sujet, la ministre Courchesne a publiquement désavoué mon travail et a choisi de ne pas défendre l’idée que l’évaluation qualitative tenait compte des fautes. Je ne pose qu’une question : avait-elle le choix ? Aussitôt, les médias et autres bonzes la félicitaient. Je pose la même question : avaient-ils le choix ? Aujourd’hui, je me demande si les mêmes acteurs auront le même empressement, la même complicité et la même impétuosité à rectifier les faits. On se contentera peut-être simplement de dire que c’est maintenant chose faite.

8. En fait, je ne peux reprocher à quiconque de s’être indigné de ce qui semblait faire scandale (ne plus tenir compte des fautes). Je l’aurais été moi-même si j’avais compris ce que tout le monde semble avoir lu dans la manchette du Devoir (en fait, principalement dans son titre, qui suscitait une indignation telle que la plupart ont oublié son point d’interrogation ; le texte lui-même ne soulève pourtant que la question du décompte des fautes).

Comme moi, des amis à l’étranger sont étonnés de l’ampleur que prend toute cette histoire. Je leur ai simplement rappelé qu’au Québec, la langue est une question sensible et que cette seule caractéristique constitue un motif suffisant pour s’assurer que sa qualité ne se limite pas à un usage minimal ou instrumental de son code. Et on a vu cette semaine ce qu’un usage minimal et instrumental de la langue donne quand on examine ce que les dépositaires du « gros bon sens » sont capables de penser et de formuler. Mais, et je le répète, je ne peux reprocher à personne de s’indigner... J’espère seulement qu’on ne s’offusquera pas que je me permette de le faire... un peu.

Ce que je retiens de cette singulière situation, c’est qu’il est toujours utile de prendre le temps d’aller à la source de l’information avant de juger d’une chose étonnante rapportée par les médias. C’est ce qu’à peu près personne n’a fait en ne se donnant pas la peine de lire la totalité du document de travail que j’ai soumis au MELS avant d’émettre des commentaires. On aurait alors pu s’apercevoir que je proposais une approche qui doit tenir compte des fautes.

À part quelques rares lecteurs et le chroniqueur Christian Rioux dans l’édition d’hier du Devoir (ça prenait peut-être un regard de l’étranger !), on a plutôt préféré profiter de l’occasion pour déverser un fiel aussi malsain que mesquin contre les institutions, les « fonctionnaires » et les « pédagogues », au prix de ma crédibilité, de ma dignité et de ma liberté.

Tout cela n’est-il pas là le symptôme d’un malaise qu’on a peine à nommer au Québec ?

***

Richard Berger, Encore professeur de français au collégial et auteur du document de travail Pour une révision des épreuves uniformes de la langue d’enseignement et littérature

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