Le rapport Bourchard-Taylor a suscité de vives réactions, des plus
hostiles aux plus favorables. Il a aussi bien été qualifié de « lamentable »,
de « fumeux », de « beau gâchis » que de « sage », de « nuancé » et « d’équilibré ».
Si plusieurs aspects du rapport ont été discutés, comme la laïcité ou
l’immigration, l’intervention de plusieurs ténors nationalistes a fait
glisser le débat sur la question identitaire et l’interculturalisme,
c’est-à-dire sur la place de la majorité francophone dans la société
québécoise.
En lisant les critiques de la vielle garde nationaliste (Parizeau, Landry, etc.) et de la nouvelle (Bock-Côté par exemple), je n’ai pas reconnu la philosophie et la démarche sous-jacentes au Rapport, que j’ai eu l’occasion de lire et de commenter en tant qu’analyste de la Commission. J’ai fait l’exercice de relire le rapport, surtout le chapitre 6 sur l’interculturalisme, en gardant en tête les différents reproches adressés aux coprésidents.
À la lumière de cette relecture, il m’apparaît très clair que les politiciens et les intellectuels du milieu nationaliste ont absolument voulu y apposer leur grille idéologique et interprétative, déformant ainsi la nature du rapport et la notion même d’interculturalisme désormais assimilée au modèle canadien d’intégration : le multiculturalisme. L’ancien premier ministre Landry parle en effet « d’un flirt grossier avec le multiculturalisme », alors que le doctorant Bock-Côté va jusqu’à affirmer que le document plaide « pour l’implantation définitive du multiculturalisme au Québec. » (La Presse, 29 mai)
Or, à plusieurs reprises, les coprésidents indiquent que le concept s’oppose ou rejette le multiculturalisme canadien, tel que décrit par l’opinion courante (pp. 39, 120, 121, 122, etc.). Ils rappellent bien que lors des consultations publiques, la quasi-totalité des intervenants « se sont prononcés en faveur de l’interculturalisme et ont rejeté le multiculturalisme canadien. » (p. 121) Au coeur du multiculturalisme, on retrouve l’idée fondamentale de Trudeau (discours de 1971) selon laquelle il n’y aurait pas de culture officielle. Pourtant, jamais Bouchard et Taylor plaident pour une telle thèse qui nierait la spécificité nationale du Québec.
Diversité et continuité
Le rapport montre également très bien que l’interculturalisme s’efforce à préserver la tension créatrice entre la diversité, d’un côté, et la continuité du noyau francophone de l’autre. À ce sujet, le professeur Alain G. Gagnon (Le Devoir, 9 juin) a accusé les coprésidents de manipulation en faisant un « usage incorrect » de ses travaux, en supprimant une partie essentielle d’une citation sur l’équilibre entre l’unité et la diversité introduit par le modèle québécois.
La partie tronquée en question faisait référence au pôle identitaire principal. Ici, le chercheur fait manifestement preuve de mauvaise en foi, car la citation de la page 119 doit être mise en lien avec le propos qui précède. Le rapport dit clairement que l’un des pôles renvoie à la lutte identitaire et à la continuité du noyau francophone.
En aucun moment, il est écrit, comme le soutient Bock-Côté, que l’affirmation de la culture nationale majoritaire, celle du Québec historique, serait illégitime et antidémocratique. Au contraire, la préoccupation constante pour la vieille culture fondatrice est légitimée par la condition minoritaire de cette culture en Amérique du Nord.
Loin d’être représentés comme une « entrave », comme le prétend Beauchemin (La Presse, 23 mai), les Québécois issus de la majorité francophone constituent un élément central du modèle d’intégration interculturel.
Le projet de société induit par ce modèle tient compte du français comme langue publique, des valeurs communes (égalité, solidarité, laïcité, non-violence, etc.) et de la mémoire nationale (pp. 125-128). Ces éléments fondamentaux permettent de forger une culture publique commune qui transcende les particularismes.
Cette culture citoyenne et interculturelle n’est pas, comme l’affirme Bock-Côté, « une nouvelle identité construite en laboratoire par la technocratie pluraliste ». Elle est un fait de l’histoire et de l’évolution de la société québécoise depuis les dernières décennies. Elle ne peut donc pas être figée et fixée définitivement par le législateur.
Rejeter complètement le rapport et l’envoyer dans la filière 13 comme le souhaite l’ancien premier ministre Parizeau, c’est se placer en rupture avec l’héritage de René Lévesque et celui de la Révolution tranquille. Les propositions des coprésidents s’inscrivent en continuité avec le parcours historique du Québec, auquel ont fortement contribué Parizeau et Landry.
Les déclarations-chocs de ce dernier tentent vainement d’opposer la « convergence culturelle » proposée par le gouvernement de René Lévesque (1981) à l’interculturalisme de Robert Bourassa (1990). D’une notion à l’autre, on retrouve, malgré des différences, cette volonté de préserver le patrimoine culturel de la société francophone dans le respect de la diversité et de la pluralité. Dans cette perspective, le rapport se positionne sans aucun doute comme l’héritier de cette vision porteuse.
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Philippe Münch
L’auteur est docteur en histoire. Il était l’un des analystes de la commission Bouchard-Taylor.
Source
http://www.cyberpresse.ca/article/20080712/CPOPINIONS02/807120710/6732/CPOPI (...)

