Dans son éditorial du 8 mars dernier, la Montreal Gazette a enfourché le thème de la partition du Québec et du recours possible aux armes avec ce mélange habituel de délectation sur fond de dédain et de lassitude à chaque fois qu’il est question de la question nationale. Je relève une brève allusion à propos des groupes qui pourraient être intéressés éventuellement à emboîter le pas aux indépendantistes québécois, en réaction contre eux et comme mesure de représailles, tels « les aborigènes des premières nations, si ce n’est personne d’autre ». Admirons la litote. Ce « personne d’autre » historiquement ne peut être, comme on sait, que les Anglo-Québécois eux-mêmes.
C’est un beau roman, une édifiante histoire, dont je rappelle les grandes lignes : les premiers citoyens à avoir prôné le dépeçage à la carte du territoire québécois ont été, en effet, les marchands de Montréal voilà bientôt deux siècles (1822) à la suite de l’échec de leur tentative de fusionner l’Ontario et le Québec actuels, sans l’assentiment de la Chambre d’assemblée... En fait de transparence démocratique, on repassera. Comme prix de consolation, il fut question alors de l’incorporation de l’Île de Montréal et des Cantons de l’est à la province voisine.
Dans ce tour de passe-passe, des motivations économiques ont joué, mais aussi une carence identitaire, qui allait devenir chronique chez nos concitoyens anglophones : n’étant encore qu’une faible minorité, leur sous-représentation à la Chambre d’assemblée à Québec n’était pas, selon eux, à la hauteur du monopole qu’ils exerçaient dans les affaires. La hantise du complot et de la « French domination » devait atteindre son apogée pendant les Rébellions de 1837 et de 1838.
Quant au recours aux armes, dès 1810, Jonathan Sewell, un conseiller juridique proche de ces marchands, a été le premier à le prévoir en l’absence de toute procédure d’arbitrage dans les cas de révision constitutionnelle. Maurice Séguin a pu écrire, au début des années 60, qu’un tel recours aura été pendant les Rébellions « le veto du British Montreal, et derrière lui de tout le British North America, à l’indépendance du Québec » (1962, 34). Les choses, à cet égard, ont-elles réellement changé ? Réponse : NON. Il ne faut pas avoir peur de le dire : la mobilisation de l’establishment anglo-saxon du Québec contre la « tyrannie » de la majorité parlementaire à Québec a été (et est toujours en partie) ce à quoi carbure la sainte ligue canadian.
L’Union de 1841, obtenue au bout des bayonnettes et des carabines, devait servir de transition avant la solution fédérale. Et en 1849, une heure à peine après que la sanction royale ait été apportée à la loi d’indemnisation aux victimes du pillage et des actes criminels perpétrés par les miliciens ayant agi de leur propre chef, sans mandats, ni commissions, au mépris des autorités civiles, une poignée d’émeutiers, soutenus par « personne d’autre » que nos braves concitoyens, moyennant la complicité des régiments stationnés en ville, ont tout simplement mis le feu en toute impunité au parlement sur la rue McGill.
Démonstration édifiante. La hantise de la « French domination » est alors ressortie, mais ce n’était guère plus qu’un épouvantail utile en temps d’élections ou le soir de l’Halloween, dont se rira bientôt John A. MacDonald. Comme il fallait s’y attendre, le projet de partition de Montréal et des Cantons de l’est a aussi refait surface. Il a même été question cette fois-là d’annexion aux Etats-Unis. Mais le projet ne devait pas aboutir, « personne d’autre » parmi les British Montrealers n’aura eu le courage d’aller au bout de ses convictions. Le New York Herald écrira en mai 1849 que ces Canadiens n’étaient qu’une « noisy, empty set of fellows, who deserves no encouragement at all from this side of the border ».
Pas de doute : les éditorialistes de la Montreal Gazette, qui se prélassent encore sous « the sacred arcana of incognito » portent toujours le flambeau. Et soyons sûrs qu’ils défendront le droit imprescriptible des Anglo-Québécois à ne pas se soumettre à une décision majoritaire de ce parlement, quelle qu’elle soit.
On aimerait seulement un peu moins de lâcheté de leur part en se dissimulant derrière les « aborigènes » pour qui, soit dit en passant, le concept de possession territoriale est aux antipodes du point de vue traditionnel non contaminé par l’idéologie moderne.
François Deschamps
